Mme Leprince de Beaumont - Conte des trois souhaits
Jeanne-Marie Leprince de Beaumont (1711-1780)
Je dépose cette lecture pour qu’on compare cette version du XVIIIe siècle avec le récit de Perrault. Noter par exemple que Mme Leprince de Beaumont préfère l’unité de lieu aux scènes successives de Perrault (tout se passe dans la chambre d’une maison, qui n’est pas une chaumière, puisqu’on peut se jeter par la fenêtre), qu’elle remplace Jupiter par une fée, et que la conclusion, qui était satirique chez Perrault (des sots, même quand on leur donne la possibilité de sortir de leur misère, sont incapables de rien imaginer), devient morale chez la conteuse du XVIIIe : il faut accepter sa condition et on ne doit rien souhaiter si on a déjà tout pour être content. Les deux contes plaident donc à leur façon pour le fixisme social. Le conte de Perrault me paraît toutefois beaucoup plus riche. Autre constatation amusante : chez Perrault, c’est l’homme qui commet la étourderies fatales ; la conteuse prête la première à la femme, tandis que la deuxième est expliquée par la juste indignation du mari.
J’ai utilisé une musique de Sylvain Tallé (alias DaCapo), tirée de son dernier album “Musiques en principauté de Boisbelle”, disponible sur Jamendo.
Il y avait une fois un homme qui n’était pas fort riche ; il se maria et épousa une jolie femme. Un soir, en hiver, qu’ils étaient auprès du feu, ils s’entretenaient du bonheur de leurs voisins qui étaient plus riches qu’eux.
« Oh ! si j’étais la maîtresse d’avoir tout ce que je souhaiterais, dit la femme, je serais bientôt plus heureuse que tous ces gens-là.
- Et moi aussi, dit le mari ; je voudrais être au temps des fées, et qu’il s’en trouvât une assez bonne, pour m’accorder tout ce que je voudrais. »
Dans le même temps, ils virent dans leur chambre une très belle dame, qui leur dit :
« Je suis une fée ; je vous promets de vous accorder les trois premières choses que vous souhaiterez ; mais prenez-y garde : après avoir souhaité trois choses, je ne vous accorderai plus rien. »
La fée ayant disparu, cet homme et cette femme furent très embarrassés.
« Pour moi, dit la femme, si je suis la maîtresse, je sais bien ce que je souhaiterais : je ne souhaite pas encore, mais il me semble qu’il n’y a rien de si bon que d’être belle, riche, et de qualité.
- Mais, répondit le mari, avec ces choses on peut être malade, chagrin, on peut mourir jeune : il serait plus sage de souhaiter de la santé, de la joie, et une longue vie.
- Et à quoi servirait une longue vie, si l’on était pauvre, dit la femme, cela ne servirait qu’à être malheureux plus longtemps. En vérité, la fée aurait dû nous promettre de nous accorder une douzaine de dons ; car il y a au moins une douzaine de choses dont j’aurais besoin.
- Cela est vrai, dit le mari, mais prenons du temps : examinons d’ici à demain matin les trois choses qui nous sont les plus nécessaires, et nous les demanderons ensuite.
- J’y peux penser toute la nuit, dit la femme ; en attendant, chauffons-nous, car il fait froid. »
En même temps, la femme prit les pincettes, et raccommoda le feu ; et comme elle vit qu’il y avait beaucoup de charbons bien allumés, elle dit, sans y penser :
« Voilà un bon feu, je voudrais avoir une aune de boudin pour notre souper, nous pourrions le faire cuire bien aisément. »
A peine eut-elle achevé ces paroles, qu’il tomba une aune de boudin par la cheminée.
« Peste soit de la gourmande avec son boudin, dit le mari ; ne voilà-t-il pas un beau souhait, nous n’en avons plus que deux à faire ; pour moi, je suis si en colère, que je voudrais que tu eusses le boudin au bout du nez. »
Dans le moment, l’homme s’aperçut qu’il était encore plus fou que sa femme ; car par ce second souhait, le boudin sauta au bout du nez de cette pauvre femme, qui ne put jamais l’arracher.
« Que je suis malheureuse ! s’écria-t-elle ; tu es un méchant, d’avoir souhaité ce boudin au bout de mon nez.
- Je te jure, ma chère femme, que je n’y pensais pas, répondit le mari ; mais, que ferons-nous ? Je vais souhaiter de grandes richesses, et je te ferai un étui d’or, pour cacher ce boudin.
- Gardez-vous-en bien, reprit la femme, car je me tuerais s’il fallait vivre avec ce boudin qui est à mon nez : croyez-moi, il nous reste un souhait à faire, laissez-le moi, ou je vais me jeter par la fenêtre » ; en disant ces paroles, elle courut ouvrir la fenêtre, et son mari, qui l’aimait, lui cria :
« Arrête, ma chère femme, je te donne la permission de souhaiter tout ce que tu voudras.
- Eh bien, dit la femme, je souhaite que ce boudin tombe à terre. »
Dans le moment, le boudin tomba, et la femme, qui avait de l’esprit, dit à son mari :
« La fée s’est moquée de nous, et elle a eu raison. Peut-être aurions-nous été plus malheureux étant riches, que nous ne le sommes à présent. Crois-moi, mon ami, ne souhaitons rien, et prenons les choses comme il plaira à Dieu de nous les envoyer ; en attendant, soupons avec notre boudin, puisqu’il ne nous reste que cela de nos souhaits. »
Le mari pensa que sa femme avait raison, et ils soupèrent gaiement, sans plus s’embarrasser des choses qu’ils avaient eu dessein de souhaiter.
Publié par
François Collard le 6 octobre 2007






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