La Fontaine - Le Meunier, son Fils et l’Âne Charles Perrault - Riquet à la houppe

Charles Perrault - Peau d’Âne (1)

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Premier véritable conte écrit par Perrault, Peau d’Àne est publié en 1694 ave deux autres “contes en vers”, Grisélidis, qui est en fait une nouvelle inspirée de l’histoire de Griselda et du marquis de Saluces, centième nouvelle du Décaméron, et Les souhaits ridicules, une sorte de fabliau. On connaît plutôt cette histoire dans une assez fade version en prose anonyme de 1781 : c’est celle qu’a illustrée Gustave Doré pour l’édition Hetzel. Si l’on fait le petit effort d’accepter les vers, on constatera que la version de Perrault est préférable.

À Madame la Marquise de L***

Il est des gens de qui l’esprit guindé,
Sous un front jamais déridé,
Ne souffre, n’approuve et n’estime
Que le pompeux et le sublime.
Pour moi, j’ose poser en fait
Qu’en de certains moments l’esprit le plus parfait
Peut aimer sans rougir jusqu’aux marionnettes;
Et qu’il est des temps et des lieux
Où le grave et le sérieux
Ne valent pas d’agréables sornettes.
Pourquoi faut-il s’émerveiller
Que la raison la mieux sensée,
Lasse souvent de trop veiller,
Par des contes d’ogre et de fée
Ingénieusement bercée,
Prenne plaisir à sommeiller ?

Sans craindre donc qu’on me condamne
De mal employer mon loisir,
Je vais, pour contenter votre juste désir,
Vous conter tout au long l’histoire de Peau d’Ane.

Il était une fois un roi,
Le plus grand qui fût sur la terre,
Aimable en paix, terrible en guerre,
Seul enfin comparable à soi.
Ses voisins le craignaient, ses Etats étaient calmes,
Et l’on voyait de toutes parts
Fleurir, à l’ombre de ses palmes,
Et les vertus et les beaux arts.
Son aimable moitié, sa compagne fidèle,
Etait si charmante et si belle,
Avait l’esprit si commode et si doux,
Qu’il était encore avec elle
Moins heureux roi qu’heureux époux.
De leur tendre et chaste hyménée
Plein de douceur et d’agrément,
Avec tant de vertus une fille était née
Qu’ils se consolaient aisément
De n’avoir pas de plus ample lignée.

Dans son vaste et riche palais
Ce n’était que magnificence;
Partout y fourmillait une vive abondance
De courtisans et de valets;
Il avait dans son écurie
Grands et petits chevaux de toutes les façons,
Couverts de beaux caparaçons,
Roides d’or et de broderie;
Mais ce qui surprenait tout le monde en entrant,
C’est qu’au lieu le plus apparent,
Un maître âne étalait ses deux grandes oreilles.
Cette injustice vous surprend,
Mais lorsque vous saurez ses vertus nonpareilles,
Vous ne trouverez pas que l’honneur fût trop grand.

Tel et si net le forma la nature
Qu’il ne faisait jamais d’ordure,
Mais bien beaux écus au soleil
Et Louis de toute manière,
Qu’on allait recueillir sur la blonde litière
Tous les matins à son réveil.

Or le Ciel qui parfois se lasse
De rendre les hommes contents,
Qui toujours à ses biens mêle quelque disgrâce,
Ainsi que la pluie au beau temps,
Permit qu’une âpre maladie
Tout à coup de la reine attaquât les beaux jours.
Partout on cherche du secours,
Mais ni la faculté qui le grec étudie,
Ni les charlatans ayant cours,
Ne purent tous ensemble arrêter l’incendie
Que la fièvre allumait en s’augmentant toujours.
Arrivée à sa dernière heure,
Elle dit au roi son époux :
“Trouvez bon qu’avant que je meure
J’exige une chose de vous :
C’est que s’il vous prenait envie
De vous remarier quand je n’y serai plus…
– Ha ! dit le roi. Ces soins sont superflus,
Je n’y songerai de ma vie,
Soyez en repos là-dessus.
– Je le crois bien. Reprit la reine,
Si j’en prends à témoin votre amour véhément;
Mais pour m’en rendre plus certaine,
Je veux avoir votre serment,
Adouci toutefois par ce tempérament
Que si vous rencontrez une femme plus belle.
Mieux faite et plus sage que moi,
Vous pourrez franchement lui donner votre foi
Et vous marier avec elle.”
Sa confiance en ses attraits
Lui faisait regarder une telle promesse
Comme un serment, surpris avec adresse,
De ne se marier jamais.
Le prince jura donc, les yeux baignés de larmes,
Tout ce que la reine voulut;
La reine entre ses bras mourut,
Et jamais un mari ne fit tant de vacarmes.
A l’ouïr sangloter et les nuits et les jours,
On jugea que son deuil ne lui durerait guère,
Et qu’il pleurait ses défuntes amours
Comme un homme pressé qui veut sortir d’affaire.

On ne se trompa point. Au bout de quelques mois
Il voulut procéder à faire un nouveau choix.
Mais ce n’était pas chose aisée,
Il fallait garder son serment,
Et que la nouvelle épousée
Eût plus d’attraits et d’agrément
Que celle qu’on venait de mettre au monument.

Ni la cour en beautés fertile,
Ni la campagne, ni la ville,
Ni les royaumes d’alentour
Dont on alla faire le tour,
N’en purent fournir une telle;
L’infante seule était plus belle
Et possédait certains tendres appâts
Que la défunte n’avait pas.
Le roi le remarqua lui-même
Et, brûlant d’un amour extrême,
Alla follement s’aviser
Que par cette raison il devait l’épouser.
Il trouva même un casuiste
Qui jugea que le cas se pouvait proposer.
Mais la jeune princesse triste
D’ouïr parler d’un tel amour,
Se lamentait et pleurait nuit et jour.
De mille chagrins l’âme pleine,
Elle alla trouver sa marraine,
Loin, dans une grotte à l’écart
De nacre et de corail richement étoffée.
C’était une admirable fée
Qui n’eut jamais de pareille en son art.
Il n’est pas besoin qu’on vous dise
Ce qu’était une fée en ces bienheureux temps :
Car je suis sûr que votre mie
Vous l’aura dit dès vos plus jeunes ans.

“Je sais, dit-elle, en voyant la princesse,
Ce qui vous fait venir ici,
Je sais de votre coeur la profonde tristesse;
Mais avec moi n’ayez plus de souci :
Il n’est rien qui vous puisse nuire
Pourvu qu’à mes conseils vous vous laissiez conduire.
Votre père, il est vrai, voudrait vous épouser;
Ecouter sa folle demande
Serait une faute bien grande,
Mais sans le contredire on le peut refuser.

Dites-lui qu’il faut qu’il vous donne
Pour rendre vos désirs contents,
Avant qu’à son amour votre coeur s’abandonne,
Une robe qui soit de la couleur du temps.
Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse,
Quoique le Ciel en tout favorise ses voeux,
Il ne pourra jamais accomplir sa promesse.”

Aussitôt la jeune princesse
L’alla dire en tremblant à son père amoureux
Qui, dans le moment, fit entendre
Aux tailleurs les plus importants
Que s’ils ne lui faisaient, sans trop le faire attendre,
Une robe qui fût de la couleur du temps,
Ils pouvaient s’assurer qu’il les ferait tous pendre.

Le second jour ne luisait pas encore
Qu’on apporta la robe désirée;
Le plus beau bleu de l’Empyrée
N’est pas, lorsqu’il est ceint de gros nuages d’or.
D’une couleur plus azurée.
De joie et de douleur l’infante pénétrée
Ne sait que dire, ni comment
Se dérober à son engagement.
“Princesse, demandez-en une,
Lui dit sa marraine tout bas,
Qui, plus brillante et moins commune,
Soit de la couleur de la lune.
Il ne vous la donnera pas.”
A peine la princesse en eut fait la demande,
Que le roi dit à son brodeur :
“Que l’astre de la nuit n’ait pas plus de splendeur,
Et que dans quatre jours sans faute on me la rende.”

Le riche habillement fut fait au jour marqué,
Tel que le roi s’en était expliqué.
Dans les cieux où la nuit a déployé ses voiles,
La lune est moins pompeuse en sa robe d’argent,
Lors même qu’au milieu de son cours diligent
Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.

La princesse, admirant ce merveilleux habit,
Etait à consentir presque délibérée;
Mais, par sa marraine inspirée,
Au prince amoureux elle dit :
“Je ne saurais être contente
Que je n’aie une robe encore plus brillante
Et de la couleur du soleil.”
Le prince qui l’aimait d’un amour sans pareil,
Fit venir aussitôt un riche lapidaire,
Et lui commanda de la faire
D’un superbe tissu d’or et de diamants,
Disant que s’il manquait à le bien satisfaire,
Il le ferait mourir au milieu des tourments.

Le prince fut exempt de s’en donner la peine,
Car l’ouvrier industrieux,
Avant la fin de la semaine,
Fit apporter l’ouvrage précieux,
Si beau, si vif, si radieux,
Que le blond amant de Clymène,
Lorsque sur la voûte des cieux
Dans son char d’or il se promène,
D’un plus brillant éclat n’éblouit pas les yeux.

L’infante que ces dons achèvent de confondre,
A son père, à son roi ne sait plus que répondre.
Sa marraine aussitôt la prenant par la main :
“Il ne faut pas, lui dit-elle à l’oreille,
Demeurer en si beau chemin.
Est-ce une si grande merveille
Que tous ces dons que vous en recevez,
Tant qu’il aura l’âne que vous savez,
Qui d’écus d’or sans cesse emplit sa bourse ?
Demandez-lui la peau de ce rare animal.
Comme il est toute sa ressource,
Vous ne l’obtiendrez pas, ou je raisonne mal.”

Cette fée était bien savante,
Et cependant elle ignorait encore
Que l’amour violent pourvu qu’on le contente,
Compte pour rien l’argent et l’or;
La peau fut galamment aussitôt accordée
Que l’infante l’eut demandée.

Cette peau quand on l’apporta
Terriblement l’épouvanta
Et la fit de son sort amèrement se plaindre.
Sa marraine survint et lui représenta
Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre;
Qu’il faut laisser penser au roi
Qu’elle est tout à fait disposée
A subir avec lui la conjugale loi,
Mais qu’au même moment, seule et bien déguisée,
Il faut qu’elle s’en aille en quelque Etat lointain
Pour éviter un mal si proche et si certain.

“Voici, poursuivit-elle, une grande cassette
Où nous mettrons tous vos habits,
Votre miroir, votre toilette,
Vos diamants et vos rubis.
Je vous donne encor ma baguette;
En la tenant en votre main,
La cassette suivra votre même chemin,
Toujours sous la terre cachée;
Et lorsque vous voudrez l’ouvrir,
A peine mon bâton la terre aura touchée,
Qu’aussitôt à vos yeux elle viendra s’offrir.

Pour vous rendre méconnaissable,
La dépouille de l’âne est un masque admirable.
Cachez-vous bien dans cette peau,
On ne croira jamais, tant elle est effroyable,
Qu’elle renferme rien de beau.

(à suivre)

Cette lecture est le fruit d’une collaboration avec mon ami Yaël Briswalter, qui a fait la ponctuation musicale sur la lecture que je lui ai envoyée. Elle est publiée simultanément sur le podcast de Lettres de l’Académie de Grenoble et sur la Voix du Savoir. L’enregistrement ne comporte pas d’effets sonores pendant la lecture comme ceux que j’ai faits précédemment. Le fichier est de type m4a (AAC Apple) avec une ressource graphique incluse. Si vous lisez le fichier avec Quicktime, un diaporama des illustrations de Gustave Doré défilera pendant la lecture.

Le lecteur du site ne semble pas prendre en charge le m4a : cliquez ici ou sur les liens ci-dessous pour écouter ou télécharger.

François Collard

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Publié par  François Collard François Collard le 22 avril 2007


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