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En rhétorique, une épanadiplose est une figure de style consistant à la reprise à la fin d’une proposition du même mot que celui situé en début d’une proposition précédente.Exemples :
* « L’homme est un loup pour l’homme. » (Plaute / 254-184 av. J.-C)
* « L’enfance sait ce qu’elle veut, elle veut sortir de l’enfance. » (Jean Cocteau)
* « L’homme peut guérir de tout, non de l’homme. » (Georges Bernanos, Nous autres Français).
C’est l’inverse de l’anadiplose.
Plus largement, il s’agit de la reprise, à la toute fin d’une œuvre, du motif, de l’évènement ou de la configuration initiale décrite dans l’incipit. Ce procédé est particulièrement employé dans le cinéma et en littérature. Il contribue à donner une sorte de cohérence à l’ensemble de l’œuvre et crée surtout une impression de cyclicité, d’éternel retour. L’histoire narrée reprend ainsi, d’une certaine manière, le motif des cycles naturels, par exemple le retour des saisons ou la succession des générations. C’est une manière de « boucler la boucle ». On peut y voir aussi l’équivalent littéraire et artistique du mythe de Sisyphe. Cela peut être pour l’auteur une manière ironique de signifier que l’on est revenu au point de départ et que tout ce qui s’est déroulé entre temps n’a finalement guère d’importance. Les intentions liées à ce procédé sont toutefois diverses et laissent libre cours à plusieurs interprétations. Il peut s’agir parfois d’un simple procédé « esthétique » visant à créer une sorte de symétrie, d’ordonnancement régulier de l’œuvre, sans qu’il y ait d’intention signifiante.
Dans le film P.R.O.F.S avec Patrick Bruel, cette figure de style est transposée au cinéma avec le même symbole servant de départ et de fin du film : un cheval.
Extrait de l’article Épanadiplose de Wikipédia, l’encyclopédie libre.
25 mars 2007

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Le Petit Chaperon rouge
par Charles Perrault
Il était une fois une petite fille de village, la plus jolie qu’on eût su voir; sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge, qui lui seyait si bien, que partout on l’appelait le Petit Chaperon rouge.
Un jour sa mère, ayant cuit et fait des galettes, lui dit :
-”Va voir comme se porte ta mère-grand, car on m’a dit qu’elle était malade, porte-lui une galette et ce petit pot de beurre.”
Le petit chaperon rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère-grand, qui demeurait dans un autre village. En passant dans un bois elle rencontra compère le Loup, qui eut bien envie de la manger, mais il n’osa, à cause de quelques bûcherons qui étaient dans la forêt. Il lui demanda où elle allait; la pauvre enfant, qui ne savait pas qu’il est dangereux de s’arrêter à écouter un Loup, lui dit :
-”Je vais voir ma mère-grand, et lui porter une galette avec un petit pot de beurre que ma mère lui envoie.”
-” Demeure-t-elle bien loin ?” lui dit le Loup.
-” Oh ! oui” , dit le petit chaperon rouge, ” c’est par delà le moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas, à la première maison du village.”
-” Eh bien !” , dit le Loup, ” je veux y aller voir aussi; je m’y en vais par ce chemin-ci, et toi par ce chemin-là, et nous verrons qui plus tôt y sera.”
Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court, et la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons, et à faire des bouquets des petites fleurs qu’elle rencontrait.
Le Loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la mère-grand; il heurte : Toc, toc.
-”Qui est là ?”
-” C’est votre fille le petit chaperon rouge” (dit le Loup, en contrefaisant sa voix) ” qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma mère vous envoie.”
La bonne mère-grand, qui était dans son lit, car elle se trouvait un peu mal, lui cria :
-”Tire la chevillette, la bobinette cherra.”
Le Loup tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme, et la dévora en moins de rien; car il y avait plus de trois jours qu’il n’avait mangé. Ensuite il ferma la porte, et s’alla coucher dans le lit de la mère-grand, en attendant le petit chaperon rouge, qui quelque temps après vint heurter à la porte. Toc, toc.
-”Qui est là ?”.
Le petit chaperon rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d’abord, mais croyant que sa mère-grand était enrhumée, répondit :
-”C’est votre fille le petit chaperon rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma mère vous envoie.”
Le Loup lui cria, en adoucissant un peu sa voix :
-”Tire la chevillette, la bobinette cherra.”
Le petit chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Le Loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit sous la couverture :
-”Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi.”
Le petit chaperon rouge se déshabille, et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa mère-grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit :
-”Ma mère-grand que vous avez de grands bras !”
-” C’est pour mieux t’embrasser ma fille.”
-” Ma mère-grand que vous avez de grandes jambes !”
-” C’est pour mieux courir mon enfant.”
-” Ma mère-grand que vous avez de grandes oreilles !”
-” C’est pour mieux écouter mon enfant.”
-” Ma mère-grand que vous avez de grands yeux !”
-” C’est pour mieux voir mon enfant.”
-” Ma mère-grand que vous avez de grandes dents !”
-” C’est pour te manger.”
Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le petit chaperon rouge, et la mangea.
Moralité
On voit ici que de jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles,
Belles, bien faites et gentilles,
Font très mal d’écouter toutes sortes de gens,
Et que ce n’est pas chose étrange,
S’il en est tant que le loup mange.
Je dis le loup, car tous les loups
Ne sont pas de la même sorte ;
Il en est d’une humeur accorte,
Sans bruit, sans fiel et sans courroux,
Qui, privés, complaisants et dooux,
Suivent les jeunes Demoiselles,
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ;
Mais, hélas, qui ne sait que ces loups doucereux
De tous les loups sont les plus dangereux.
(Toutes les ponctuations musicales viennent de http://en.wikipedia.org/wiki/Wikipedia:Sound/list)

Le Petit Chaperon rouge [09:13m]:
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23 mars 2007

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Il y avait ici deux hommes, qu’on pourrait appeler les Oreste et Pylade de Bourbonne. L’un se nommait Olivier, et l’autre Félix ; ils étaient nés le même jour, dans la même maison, et des deux sœurs. Ils avaient été nourris du même lait ; car l’une des mères étant morte en couche, l’autre se chargea des deux enfants. Ils avaient été élevés ensemble ; ils étaient toujours séparés des autres : ils s’aimaient comme on existe, comme on vit, sans s’en douter ; ils le sentaient à tout moment, et ils ne se l’étaient peut-être jamais dit. Olivier avait une fois sauvé la vie à Félix, qui se piquait d’être grand nageur, et qui avait failli de se noyer ; ils ne s’en souvenaient ni l’un ni l’autre. Cent fois Félix avait tiré Olivier des aventures fâcheuses où son caractère impétueux l’avait engagé, et jamais celui-ci n’avait songé à l’en remercier : ils s’en retournaient ensemble à la maison, sans se parler, ou en parlant d’autre chose.
Lorsqu’on tira pour la milice, le premier billet fatal étant tombé sur Félix, Olivier dit : « L’autre est pour moi ». Ils firent leur temps de service ; ils revinrent au pays : plus chers l’un à l’autre qu’ils ne l’étaient encore auparavant, c’est ce que je ne saurais vous assurer : car, petit frère, si les bienfaits réciproques cimentent les amitiés réfléchies, peut-être ne font-ils rien à celles que j’appellerais volontiers des amitiés animales et domestiques. A l’armée, dans une rencontre, Olivier étant menacé d’avoir la tête fendue d’un coup de sabre, Félix se mit machinalement au-devant du coup, et en resta balafré : on prétend qu’il était fier de cette blessure ; pour moi, je n’en crois rien. A Hastembeck, Olivier avait retiré Félix d’entre la foule des morts, où il était demeuré. Quand on les interrogeait, ils parlaient quelquefois des secours qu’ils avaient reçus l’un de l’autre, jamais de ceux qu’ils avaient rendus l’un à l’autre. Olivier disait de Félix, Félix disait d’Olivier ; mais ils ne se louaient pas. Au bout de quelques temps de séjour au pays, ils aimèrent ; et le hasard voulut que ce fût la même fille. Il n’y eût entre eux aucune rivalité ; le premier qui s’aperçut de la passion de son ami se retira : ce fut Félix. Olivier épousa ; et Félix, dégoûté de la vie sans savoir pourquoi, se précipita dans toutes sortes de métiers dangereux ; le dernier fut de se faire contrebandier. Vous n’ignorez pas, petit frère, qu’il y a quatre tribunaux en France, Caen, Reims, Valence et Toulouse, où les contrebandiers sont jugés ; et que le plus sévère des quatre c’est celui de Reims, où préside un nommé Coleau, l’âme la plus féroce que la nature ait encore formée. Félix fut pris les armes à la main, conduit devant le terrible Coleau, et condamné à mort, comme cinq cents autres qui l’avaient précédé. Olivier apprit le sort de Félix. Une nuit, il se lève d’à côté de sa femme, et, sans lui rien dire, il s’en va à Reims. Il s’adresse au juge Coleau : il se jette à ses pieds, et lui demande la grâce de voir et d’embrasser Félix. Coleau le regarde, se tait un moment, et lui fait signe de s’asseoir. Olivier s’assied. Au bout d’une demi-heure, Coleau tire sa montre, et dit à Olivier « Si tu veux voir et embrasser ton ami vivant, dépêche-toi, il est en chemin ; et si ma montre va bien, avant qu’il soit dix minutes il sera pendu. » Olivier, transporté de fureur, se lève, décharge sur la nuque du cou au juge Coleau un énorme coup de bâton, dont il l’étend presque mort ; court vers la place, arrive, crie, frappe le bourreau, frappe les gens de la justice, soulève la populace, indignée de ces exécutions. Les pierres volent ; Félix, délivré, s’enfuit : Olivier songe à son salut : mais un soldat de maréchaussée lui avait percé les flancs d’un coup de baïonnette, sans qu’il s’en fût aperçu. Il gagna la porte de la ville, mais il ne put aller plus loin ; des voituriers charitables le jetèrent sur leur charrette, et le déposèrent à la porte de sa maison un moment avant qu’il expirât : il n’eut que le temps de dire à sa femme : « Femme, approche, que je t’embrasse. Je me meurs, mais le balafré est sauvé ».
Un soir que nous allions à la promenade, selon notre usage, nous vîmes au-devant d’une chaumière une grande femme debout, avec quatre petits enfants à ses pieds ; sa contenance triste et ferme attira notre attention, et notre attention fixa la sienne. Après un moment de silence, elle nous dit : « Voilà quatre petits enfants ; je suis leur mère, et je n’ai plus de mari. » Cette manière haute de solliciter la commisération était bien faite pour nous toucher. Nous lui offrîmes nos secours, qu’elle accepta avec honnêteté : c’est à cette occasion que nous avons appris l’histoire de son mari Olivier et de Félix son ami. Nous avons parlé d’elle, et j’espère que notre recommandation ne lui aura pas été inutile. Vous voyez, petit frère, que la grandeur d’âme et les hautes qualités sont de toutes les conditions et de tous les pays ; que tel meurt obscur, à qui il n’a manqué qu’un autre théâtre ; et qu’il ne faut pas aller jusque chez les Iroquois pour trouver deux amis.
Dans le temps que le brigand Testalunga infestait la Sicile avec sa troupe, Romano, son ami et son confident, fut pris. C’était le lieutenant de Testalunga, et son second. Le père de ce Romano fut arrêté et emprisonné pour crimes. On lui promit sa grâce et sa liberté, pourvu que Romano son fils trahît et livrât son chef Testalunga. Le combat entre la tendresse filiale et l’amitié jurée fut violent ; mais Romano père persuada son fils de donner la préférence à l’amitié, honteux de devoir la vie à une trahison. Romano se rendit à l’avis de son père. Romano père fut mis à mort ; et jamais les tortures les plus cruelles ne purent arracher de Romano fils la délation de ses complices.
Vous avez désiré, petit frère, de savoir ce qu’est devenu Félix : c’est une curiosité si simple, et le motif en est si louable, que nous nous sommes un peu reproché de ne l’avoir pas eue. Pour réparer cette faute, nous avons pensé d’abord à M. Papin, docteur en théologie, et curé de Sainte-Marie à Bourbonne : mais maman (1) s’est ravisée ; et nous avons donné la préférence au subdélégué Aubert, qui est un bon homme, bien rond, et qui nous a envoyé le récit suivant, sur la vérité duquel vous pouvez compter.
« Le nommé Félix vit encore. Échappé des mains de la justice, il se jeta dans les forêts de la province, dont il avait appris à connaître les tours et les détours pendant qu’il faisait la contrebande, cherchant à s’approcher peu à peu de la demeure d’Olivier, dont il ignorait le sort.
« Il y avait au fond d’un bois, où vous vous êtes promenée quelquefois, un charbonnier dont la cabane servait d’asile à ces sortes de gens ; c’était aussi l’entrepôt de leurs marchandises et de leurs armes : ce fut là que Félix se rendit, non sans avoir couru le danger de tomber dans les embûches de la maréchaussée, qui le suivait à la piste. Quelques-uns de ses associés y avaient porté la nouvelle de son emprisonnement à Reims ; et le charbonnier et la charbonnière le croyaient justicié, lorsqu’il leur apparut.
« Je vais vous raconter la chose, comme je la tiens de la charbonnière, qui est décédée ici il n’y a pas longtemps.
« Ce furent ses enfants, en rôdant autour de la cabane, qui le virent les premiers. Tandis qu’il s’arrêtait à caresser le plus jeune, dont il était le parrain, les autres entrèrent dans la cabane en criant : « Félix ! Félix ! » Le père et la mère sortirent en répétant le même cri de joie ; mais ce misérable était si harassé de fatigue et de besoin, qu’il n’eut pas la force de répondre, et qu’il tomba presque défaillant entre leurs bras.
« Ces bonnes gens le secoururent de ce qu’ils avaient, lui donnèrent du pain, du vin, quelques légumes : il mangea et s’endormit.
« A son réveil, son premier mot fut : « Olivier ! Enfants, ne savez-vous rien d’Olivier ? - Non, » lui répondirent-ils. Il leur raconta l’aventure de Reims ; il passa la nuit et le jour suivant avec eux. Il soupirait, il prononçait le nom d’Olivier ; il le croyait dans les prisons de Reims ; il voulait y aller, il voulait aller mourir avec lui ; et ce ne fut pas sans peine que le charbonnier et la charbonnière le détournèrent de ce dessein.
« Sur le milieu de la seconde nuit, il prit un fusil, il mit un sabre sous son bras ; et s’adressant à voix basse au charbonnier : « Charbonnier ! - Félix ! - Prends ta cognée, et marchons. - Où ? - Belle demande ! chez Olivier. » Ils vont ; mais, tout en sortant de la forêt, les voilà enveloppés d’un détachement de maréchaussée.
« Je m’en rapporte à ce que m’en a dit la charbonnière ; mais il est inouï que deux hommes à pied aient pu tenir contre une vingtaine d’hommes à cheval : apparemment que ceux-ci étaient épars, et qu’ils voulaient se saisir de leur proie en vie. Quoi qu’il en soit, l’action fut très chaude ; il y eut cinq chevaux d’estropiés, et sept cavaliers de hachés ou sabrés. Le pauvre charbonnier resta mort sur la place, d’un coup de feu à la tempe ; Félix regagna la forêt ; et comme il est d’une agilité incroyable, il courait d’un endroit à l’autre ; en courant, il chargeait son fusil, tirait, donnait un coup de sifflet. Ces coups de sifflet, ces coups de fusil donnés, tirés à différents intervalles et de différents côtés, firent craindre aux cavaliers de maréchaussée qu’il n’y eût là une horde de contrebandiers : et ils se retirèrent en diligence.
« Lorsque Félix les vit éloignés, il revint sur le champ de bataille ; il mit le cadavre du charbonnier sur ses épaules, et reprit le chemin de la cabane, où la charbonnière et ses enfants dormaient encore. Il s’arrête à la porte, il étend le cadavre à ses pieds, et s’assied le dos appuyé contre un arbre, et le visage tourné vers l’entrée de la cabane. Voilà le spectacle qui attendait la charbonnière au sortir de sa baraque.
« Elle s’éveille, elle ne trouve point son mari à côté d’elle ; elle cherche des yeux Félix, point de Félix. Elle se lève, elle sort, elle voit, elle crie, elle tombe à la renverse. Ses enfants accourent, ils voient, ils crient, ils se roulent sur leur père, ils se roulent sur leur mère. La charbonnière, rappelée à elle-même par le tumulte et les cris de ses enfants, s’arrache les cheveux, se déchire les joues. Félix, immobile au pied de son arbre, les yeux fermés, la tête renversée en arrière, leur disait d’une voix éteinte : « Tuez-moi. » Il se faisait un moment de silence ; ensuite la douleur et les cris reprenaient, et Félix leur redisait : « Tuez-moi ; enfants, par pitié, tuez-moi. »
« Ils passèrent ainsi trois jours et trois nuits à se désoler ; le quatrième, Félix dit à la charbonnière : Femme, prends ton bissac, mets-y du pain, et suis-moi. » Après un long circuit à travers nos montagnes et nos forêts, ils arrivèrent à la maison d’Olivier, qui est située, comme vous savez, à l’extrémité du bourg, à l’endroit où la voie se partage en deux routes, dont l’une conduit en Franche-Comté, et l’autre en Lorraine.
« C’est là que Félix va apprendre la mort d’Olivier, et se trouver entre les veuves de deux hommes massacrés à son sujet. Il entre, et dit brusquement à la femme Olivier : « Où est Olivier ? » Au silence de cette femme, à son vêtement, à ses pleurs, il comprit qu’Olivier n’était plus. Il se trouva mal ; il tomba, et se fendit la tête contre la huche à pétrir le pain. Les deux veuves le relevèrent ; son sang coulait sur elles ; et tandis qu’elles s’occupaient à l’étancher avec leurs tabliers, il leur disait : « Et vous êtes leurs femmes, et vous me secourez ! » Puis il défaillait, puis il revenait, et disait en soupirant : « Que ne me laissait-il ? Pourquoi s’en venir à Reims ? pourquoi l’y laisser venir ?… » Puis sa tête se perdait, il entrait en fureur, il se roulait à terre, et déchirait ses vêtements. Dans un de ces accès, il tira son sabre, et il allait s’en frapper ; mais les deux femmes se jetèrent sur lui, crièrent au secours ; les voisins accoururent : on le lia avec des cordes, et il fut saigné sept à huit fois. Sa fureur tomba avec l’épuisement de ses forces ; et il resta comme mort pendant trois ou quatre jours, au bout desquels la raison lui revint. Dans le premier moment il tourna ses yeux autour de lui, comme un homme qui sort d’un profond sommeil, et il dit : « Où suis-je ? Femmes, qui êtes-vous ? » La charbonnière lui répondit : « Je suis la charbonnière… » Il reprit : « Ah ! oui, la charbonnière… Et vous ?… » La femme d’Olivier se tut. Alors il se mit à pleurer, il se tourna du côté de la muraille, et dit en sanglotant : « Je suis chez Olivier… ce lit est celui d’Olivier… Et cette femme qui est là, c’était la sienne, Ah !… »
« Ces deux femmes en eurent tant de soin, elles lui inspirèrent tant de pitié, elles le prièrent si instamment de vivre, elles lui remontrèrent d’une manière si touchante qu’il était leur unique ressource, qu’il se laissa persuader.
« Pendant tout le temps qu’il resta dans cette maison, il ne se coucha plus. Il sortait la nuit, il errait dans les champs, il se roulait sur la terre, il appelait Olivier ; une des femmes le suivait, et le ramenait au point du jour.
« Plusieurs personnes le savaient dans la maison d’Olivier, et parmi ces personnes il y en avait de malintentionnées. Les deux veuves l’avertirent du péril qu’il courait : c’était une après-midi ; il était assis sur un banc, son sabre sur ses genoux, les coudes appuyés sur une table, et ses deux poings sur ses deux yeux. D’abord il ne répondit rien. La femme Olivier avait un garçon de dix-sept à dix-huit ans, la charbonnière une fille de quinze. Tout à coup il dit à la charbonnière : « La charbonnière, va chercher ta fille, et amène-là ici… » Il avait quelques fauchées de prés, il les vendit. La charbonnière revint avec sa fille, le fils d’Olivier l’épousa : Félix leur donna l’argent de ses prés, les embrassa, leur demanda pardon en pleurant ; et ils allèrent s’établir dans la cabane où ils sont encore, et où ils servent de père et de mère aux autres enfants. Les deux veuves demeurèrent ensemble et les enfants d’Olivier eurent un père et deux mères.
« Il y a à peu près un an et demi que la charbonnière est morte ; la femme d’Olivier la pleure tous les jours.
« Un soir qu’elles épiaient Félix (car il y en avait une des deux qui le gardait toujours à vue), elles le virent qui fondait en larmes ; il tournait en silence ses bras vers la porte qui le séparait d’elles, et il se remettait ensuite à faire son sac. Elles ne lui dirent rien, car elles comprenaient de reste combien son départ était nécessaire. Ils soupèrent tous les trois sans parler. La nuit, il se leva ; les femmes ne dormaient point : il s’avança vers la porte sur la pointe des pieds. Là il s’arrêta, regarda vers le lit des deux femmes, essuya ses yeux de ses mains et sortit. Les deux femmes se serrèrent dans les bras l’une de l’autre, et passèrent le reste de la nuit à pleurer. On ignore où il se réfugia ; mais il n’y a guère eu de semaines qu’il ne leur ait envoyé quelques secours.
« La forêt où la fille de la charbonnière vit avec le fils d’Olivier appartient à un M. Leclerc de Rançonnières, homme fort riche, et seigneur d’un autre village de ces cantons, appelé Courcelles. Un jour que M. de Rançonnières ou de Courcelles, comme il vous plaira, faisait une chasse dans sa forêt, il arriva à la cabane du fils d’Olivier ; il y entra, il se mit à jouer avec les enfants, qui sont jolis ; il les questionna ; la figure de la femme, qui n’est pas mal, lui revint ; le ton ferme du mari, qui tient beaucoup de son père, l’intéressa ; il apprit l’aventure de leurs parents, il promit de solliciter la grâce de Félix ; il la sollicita, et l’obtint.
« Félix passa au service de M. de Rançonnières, qui lui donna une place de garde-chasse.
« Il y avait environ deux ans qu’il vivait dans le château de Rançonnières, envoyant aux veuves une bonne partie de ses gages, lorsque l’attachement à son maître et la fierté de son caractère l’impliquèrent dans une affaire qui n’était rien dans son origine mais qui eut les suites les plus fâcheuses.
« M. de Rançonnières avait pour voisin à Courcelles un M. Fourmont, conseiller au présidial de Ch*** Les deux maisons n’étaient séparées que par une borne ; cette borne gênait la porte de M. de Rançonnières, et en rendait l’entrée difficile aux voitures. M. de Rançonnières la fit reculer de quelques pieds du côté de M. Fourmont ; celui-ci renvoya la borne d’autant sur M. de Rançonnières ; et puis voilà de la haine, des insultes, un procès entre les deux voisins. Le procès de la borne en suscita deux ou trois autres plus considérables. Les choses en étaient là, lorsqu’un soir M. de Rançonnières, revenant, de la chasse, accompagné de son garde Félix, fit rencontre, sur le grand chemin, de M. Fourmont le magistrat et de son frère le militaire. Celui-ci dit à son frère : « Mon frère, si l’on coupait le visage à ce vieux bouc-là, qu’en pensez-vous ? » Ce propos ne fut pas entendu de M. de Rançonnières, mais il le fut malheureusement de Félix, qui, s’adressant fièrement au jeune homme, lui dit : « Mon officier, seriez-vous assez brave pour vous mettre seulement en devoir de faire ce que avez dit ? » Au même instant il pose son fusil à terre, et met la main sur la garde de son sabre, car il n’allait jamais sans son sabre. Le jeune militaire tire son épée, s’avance sur Félix ; M. de Rançonnières accourt, s’interpose, saisit son garde. Cependant le militaire s’empare du fusil qui était à terre, tire sur Félix, le manque ; celui-ci riposte d’un coup de sabre, fait tomber l’épée de la main au jeune homme, et avec l’épée la moitié du bras ; et voilà un procès criminel en sus de trois ou quatre procès civils. Félix confiné dans les prisons ; une procédure effrayante ; et, à la suite de cette procédure, un magistrat dépouillé de son état et presque déshonoré, un militaire exclu de son corps, M. de Rançonnières mort de chagrin, et Félix, dont la détention durait toujours, exposé à tout le ressentiment des Fourmont. Sa fin eût été malheureuse si l’amour ne l’eût secouru ; la fille du geôlier prit de la passion pour lui, et facilita son évasion : si cela n’est pas vrai, c’est du moins l’opinion publique (2). Il s’en est allé en Prusse, où il sert aujourd’hui dans le régiment des Gardes. On dit qu’il y est aimé de ses camarades, et même connu du roi. Son nom de guerre est le Triste ; la veuve Olivier m’a dit qu’il continuait à la soulager.
« Voilà, madame, tout ce que j’ai pu recueillir de l’histoire de Félix. Je joins à mon récit une lettre de M. Papin, notre curé. Je ne sais ce qu’elle contient ; mais je crains bien que la pauvre prêtre, qui a la tête un peu étroite et le cœur assez mal tourné, ne vous parle d’Olivier et de Félix d’après ses préventions. Je vous conjure, madame, de vous en tenir aux faits, sur la vérité desquels vous pouvez compter, et à la bonté de votre cœur, qui vous conseillera mieux que le premier casuiste de Sorbonne, qui n’est pas M. Papin.
Lettre de M. Papin, docteur en théologie, et curé de Sainte-Marie, à Bourbonne
« J’ignore, madame, ce que M. le subdélégué a pu vous conter d’Olivier et de Félix, ni quel intérêt vous pouvez prendre à deux brigands, dont tous les pas dans ce monde ont été trempés de sang. La Providence, qui a châtié l’un, a laissé à l’autre quelques moments de répit, dont je crains bien qu’il ne profite pas ; mais que la volonté de Dieu soit faite ! Je sais qu’il y a des gens ici (et je ne serais point étonné que M. le subdélégué fût de ce nombre) qui parlent de ces deux hommes comme de modèles d’une amitié rare : mais qu’est-ce aux yeux de Dieu que la plus sublime vertu, dénuée des sentiments de la piété, du respect dû à l’Église et à ses ministres, et de la soumission à la loi du souverain ? Olivier est mort à la porte de sa maison, sans sacrements ; quand je fus appelé auprès de Félix chez les deux veuves, je n’en pus jamais tirer autre chose que le nom d’Olivier ; aucun signe de religion, aucune marque de repentir. Je n’ai pas de mémoire que celui-ci se soit présenté une fois au tribunal de la pénitence. La femme Olivier est une arrogante qui m’a manqué en plus d’une occasion ; sous prétexte qu’elle sait lire et écrire, elle se croit en état d’élever ses enfants ; et on ne les voit ni aux écoles de la paroisse, ni à mes instructions. Que madame juge, d’après cela, si des gens de cette espèce sont bien dignes de ses bontés ! l’Évangile ne cesse de nous recommander la commisération pour les pauvres ; mais on double le mérite de sa charité par un bon choix des misérables ; et personne ne connaît mieux les vrais indigents que le pasteur commun des indigents et des riches. Si madame daignait m’honorer de sa confiance, je placerais peut-être les marques de sa bienfaisance d’une manière plus utile pour les malheureux, et plus méritoire pour elle.
« Je suis avec respect, etc. »
Mme de *** remercia M. le subdélégué Aubert de ses attentions, et envoya ses aumônes à M. Papin, avec le billet qui suit :
« Je vous suis très obligée, monsieur, de vos sages conseils. Je vous avoue que l’histoire de ces deux hommes m’avait touchée ; et vous conviendrez que l’exemple d’une amitié aussi rare était bien faite pour séduire une âme honnête et sensible ; mais vous m’avez éclairée, et j’ai conçu qu’il valait mieux porter ses secours à des vertus chrétiennes et malheureuses, qu’à des vertus naturelles et païennes. Je vous prie d’accepter la somme modique que je vous envoie, et de la distribuer d’après une charité mieux entendue que la mienne.
« J’ai l’honneur d’être, etc.
On pense bien que la veuve Olivier et Félix n’eurent aucune part aux aumônes de Mme de ***. Félix mourut, et la pauvre femme aurait péri de misère avec ses enfants, si elle ne s’était réfugiée dans la forêt chez son fils aîné, où elle travaille, malgré son grand âge, et subsiste comme elle peut à côté de ses enfants et de ses petits-enfants.
Et puis, il y a trois sortes de contes… Il y en a bien davantage, me direz-vous… A la bonne heure; mais je distingue le conte à la manière d’Homère, de Virgile, du Tasse, et je l’appelle le conte merveilleux. La nature y est exagérée ; la vérité y est hypothétique : et si le conteur a bien gardé le module qu’il a choisi, si tout répond à ce module, et dans les actions, et dans les discours, il a obtenu le degré de perfection que le genre de son ouvrage comportait, et vous n’avez rien de plus à lui demander. En entrant dans son poème, vous mettez le pied dans une terre inconnue, où rien ne se passe comme dans celle que vous habitez, mais où tout se fait en grand comme les choses se font autour de vous en petit. Il y a le conte plaisant à la façon de La Fontaine, de Vergier, de l’Arioste, d’Hamilton, où le conteur ne se propose ni l’imitation de la nature, ni la vérité, ni l’illusion; il s’élance dans les espaces imaginaires. Dites à celui-ci: Soyez gai, ingénieux, varié, original, même extravagant, j’y consens ; mais séduisez-moi par les détails ; que le charme de la forme me dérobe toujours l’invraisemblance du fond : et si ce conteur fait ce que vous exigez ici, il a tout fait. Il y a enfin le conte historique, tel qu’il est écrit dans les nouvelles de Scarron, de Cervantès, de Marmontel…
— Au diable le conte et le conteur historiques ! c’est un menteur plat et froid…
— Oui, s’il ne sait pas son métier. Celui-ci se propose de vous tromper; il est assis au coin de votre âtre; il a pour objet la vérité rigoureuse; il veut être cru ; il veut intéresser, toucher, entraîner, émouvoir, faire frissonner la peau et couler les larmes; effets qu’on n’obtient point sans éloquence et sans poésie. Mais l’éloquence est une sorte de mensonge, et rien de plus contraire à l’illusion que la poésie; l’une et l’autre exagèrent, surfont, amplifient, inspirent la méfiance: comment s’y prendra donc ce conteur-ci pour vous tromper ? Le voici. Il parsèmera son récit de petites circonstances si liées à la chose, de traits si simples, si naturels, et toutefois si difficiles à imaginer, que vous serez forcé de vous dire en vous-même : Ma foi, cela est vrai : on n’invente pas ces choses-là. C’est ainsi qu’il sauvera l’exagération de l’éloquence et de la poésie; que la vérité de la nature couvrira le prestige de l’art ; et qu’il satisfera à deux conditions qui semblent contradictoires, d’être en même temps historien et poète, véridique et menteur.
Un exemple emprunté d’un autre art rendra peut-être plus sensible ce que je veux vous dire. Un peintre exécute sur la toile une tête. Toutes les formes en sont fortes, grandes et régulières ; c’est l’ensemble le plus parfait et le plus rare. J’éprouve, en le considérant, du respect, de l’admiration, de l’effroi. J’en cherche le modèle dans la nature, et ne l’y trouve pas ; en comparaison, tout y est faible, petit et mesquin ; c’est une tête idéale; je le sens, je me le dis. Mais que l’artiste me fasse apercevoir au front de cette tête une cicatrice légère, une verrue à l’une de ses tempes, une coupure imperceptible à la lèvre inférieure; et d’idéale qu’elle était, à l’instant la tête devient un portrait; une marque de petite vérole au coin de l’œil ou à côté du nez, et ce visage de femme n’est plus celui de Vénus ; c’est le portrait de quelqu’une de mes voisines. Je dirai donc à nos conteurs historiques: Vos figures sont belles, si vous voulez ; mais il y manque la verrue à la tempe, la coupure à la lèvre, la marque de petite vérole à côté du nez, qui les rendraient vraies; et, comme disait mon ami Caillot: « Un peu de poussière sur mes souliers, et je ne sors pas de ma loge, je reviens de la campagne. »
Atque ita mentitur, sic veris falsa remiscet,
Primo ne medium, medio ne discrepet imum.
HORAT. De Art. pœt., v. 151.
Et puis un peu de morale après un peu de poétique, cela va si bien ! Félix était un gueux qui n’avait rien; Olivier était un autre gueux qui n’avait rien : dites-en autant du charbonnier, de la charbonnière, et des autres personnages de ce conte ; et concluez qu’en général il ne peut guère y avoir d’amitiés entières et solides qu’entre des hommes qui n’ont rien. Un homme alors est toute la fortune de son ami, et son ami est toute la sienne. De là la vérité de l’expérience, que le malheur resserre les liens ; et la matière d’un petit paragraphe de plus pour la première édition du livre de l’Esprit. (3)
(1) maman : il s’agit de Mme de Maux, que Diderot a rejointe à Bourbonne. J’ai prononcé “Mme de Maux”, alors qu’il est écrit “Madame de ***”. De même j’ai pris le parti de lire “conseiller au présidial de Chaumont”, alors qu’il est écrit “de Ch***”, pour ne pas embarrasser la lecture.
(2) Noter que Diderot convoque ici, comme il fait souvent, “l’opinion publique” ; il refuse par là une position de narrateur omniscient, et se défend de soumettre le lecteurs aux caprices de sa seule fantaisie.
(3) J’ai complété le texte de Wikisource et je l’ai corrigé quand il était fautif, ou quand je connaissais une leçon préférable. On omet le plus souvent la petite dissertation finale ; elle n’est pourtant pas assez longue pour être ennuyeuse, et je la trouve aussi utile à la compréhension de l’esthétique de Diderot que le conte lui-même à l’illustration de sa morale “naturelle”.
13 février 2007

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Depuis quelques jours, repris-je après une pause, Sarrasine était si fidèlement venu s’installer dans sa loge, et ses regards exprimaient tant d’amour, que sa passion pour la voix de Zambinella aurait été la nouvelle de tout Paris, si cette aventure s’y fût passée; mais en Italie, madame, au spectacle chacun y assiste pour son compte, avec ses passion avec un intérêt de cœur qui exclut l’espionnage de lorgnettes. Cependant la frénésie du sculpteur ne devait pas échapper longtemps aux regards des chanteurs et des cantatrices. Un soir, le Français s’aperçut qu’on riait de lui dans les coulisses. Il eût été difficile de savoir à quelles extrémités il se serait porté, si la Zambinella n’était pas entrée en scène. Elle jeta sur Sarrasine un des coups d’œil éloquents qui disent souvent beaucoup plus de choses que les femmes ne le veulent. Ce regard fut toute une révélation. Sarrasine était aimé ! “Si ce n’est qu’un caprice, pensa-t-il en accusant déjà sa maîtresse de trop d’ardeur, elle ne connaît pas la domination sous laquelle elle va tomber. Son caprice durera, j’espère, autant que ma vie.” En ce moment, trois coups légèrement frappés à la porte de sa loge excitèrent l’attention de l’artiste. Il ouvrit. Une vieille femme entra mystérieusement.
- Jeune homme, dit-elle, si vous voulez être heureux, ayez de la prudence, enveloppez-vous d’une cape, abaissez sur vos yeux un grand chapeau ; puis, vers dix heures du soir, trouvez-vous dans la rue du Corso, devant l’hôtel d’Espagne.
- J’y serai, répondit-il en mettant deux louis dans la main ridée de la duègne. Il s’échappa de sa loge, après avoir fait un signe d’intelligence à la Zambinella, qui baissa timidement ses voluptueuses paupières comme une femme heureuse d’être enfin comprise. Puis il courut chez lui, afin d’emprunter à la toilette toutes les séductions qu’elle pourrait lui prêter. En sortant du théâtre, un inconnu l’arrêta par le bras.
- Prenez garde à vous, seigneur français, lui dit-il à l’oreille. Il s’agit de vie et de mort. Le cardinal Cicognara est son protecteur, et ne badine pas. Quand un démon aurait mis entre Sarrasine et la Zambinella les profondeurs de l’enfer, en ce moment il eût tout traversé d’une enjambée. Semblable aux chevaux des immortels peints par Homère, l’amour du sculpteur avait franchi en un clin d’œil d’immenses espaces.
- La mort dût-elle m’attendre au sortir de la maison, j’irais encore plus vite, répondit-il.
- Poverino ! s’écria l’inconnu en disparaissant. Parler de danger à un amoureux, n’est-ce pas lui vendre des plaisirs ? Jamais le laquais de Sarrasine n’avait vu son maître si minutieux en fait de toilette. Sa plus belle épée, présent de Bouchardon, le nœud que Clotilde lui avait donné, son habit pailleté, son gilet de drap d’argent, sa tabatière d’or, ses montres précieuses, tout fut tiré des coffres, et il se para comme une jeune fille qui doit se promener devant son premier amant. À l’heure dite, ivre d’amour et brouillard d’espérance, Sarrasine, le nez dans son manteau, courut au rendez-vous donné par la vieille. La duègne attendait.
- Vous avez bien tardé ! lui dit-elle. Venez.
Elle entraîna le Français dans plusieurs petites rues et s’arrêta devant un palais d’assez belle apparence. Elle frappa. La porte s’ouvrit. Elle conduisit Sarrasine à travers un labyrinthe d’escaliers, de galeries et l’appartement qui n’étaient éclairés que par les lueurs incertaines de la lune, et arriva bientôt à une porte, entre les fentes de laquelle s’échappaient de vives lumières, d’où partaient de joyeux éclats de plusieurs voix. Tout à coup Sarrasine fut ébloui, quand, sur un mot de la vieille, il fut admis dans ce mystérieux appartement, et se trouva dans un salon aussi brillamment éclairé que somptueusement meublé, au milieu duquel s’élevait une table bien servie, chargée de sacro-saintes bouteilles, de riants flacons dont les facettes rougies étincelaient. Il reconnut les chanteurs et les cantatrices du théâtre, mêlés à des femmes charmantes, tous prêts à commencer une orgie d’artistes qui n’attendaient plus que lui. Sarrasine réprima un mouvement de dépit, et fit bonne contenance. Il avait espéré une chambre mal éclairée, sa maîtresse auprès d’un brasier, un jaloux à deux pas, la mort et l’amour, des confidences échangées à voix basse, cœur à cœur, des baisers périlleux, et les visages si voisins, que les cheveux de la Zambinella eussent caressé son front chargé de désirs, brûlant de bonheur.
- Vive la folie ; s’écria-t-il. Signori e belle donne, vous me permettrez de prendre plus tard ma revanche, et de vous témoigner ma reconnaissance pour la manière dont vous accueillez un pauvre sculpteur. Après avoir reçu les compliments assez affectueux de la plupart des personnes présentes, qu’il connaissait de vue, il tâcha de s’approcher de la bergère sur laquelle la Zambinella était nonchalamment étendue. Oh ! comme sa cœur battit quand il aperçut un pied mignon, chaussé de ces mules qui, permettez-moi de le dire, madame donnaient jadis au pied des femmes une expression coquette, si voluptueuse, que je ne sais pas comment les hommes y pouvaient résister. Les bas blancs bien tirés et à coins verts, les jupes courtes, les mules pointues et à talons hauts du règne de Louis XV ont peut-être un peu contribué à démoraliser l’Europe et le clergé.
- Un peu ! dit la marquise. Vous n’avez donc rien lu ?
- La Zambinella, repris-je en souriant, s’était effrontément croisé les jambes, et agitait en badinant celle qui se trouvait dessus, attitude de duchesse, qui allait bien à son genre de beauté capricieuse et pleine d’une certaine mollesse engageante. Elle avait quitté ses habits de théâtre, et portait un corps qui dessina une taille svelte et que faisaient valoir des paniers à une robe de satin brodée de fleurs bleues. Sa poitrine dont une dentelle dissimulait les trésors par un luxe de coquetterie, étincelait de blancheur. Coiffée à peu près comme se coiffait Mme du Barry, sa figure quoique surchargée d’un large bonnet, n’en paraissant que plus mignonne, et la poudre lui seyait bien. La voir ainsi, c’était l’adorer. Elle souriait gracieusement au sculpteur. Sarrasine, tout mécontent de ne pouvoir lui parler que devant témoins, s’assit poliment près d’elle, et l’entretint de musique en la louant sur son prodigieux talent ; mais sa voix tremblait d’amour, de crainte et d’espérance.
- Que craignez-vous ? lui dit Vitagliani, le chanteur le plus célèbre de la troupe. Allez, vous n’avez pas un seul rival à craindre ici. Le ténor sourit silencieusement. Ce sourire se répéta sur les lèvres de tous les convives, dont l’attention avait une certaine malice cachée dont ne devait pas s’apercevoir un amoureux. Cette publicité fut comme un coup de poignard que Sarrasine aurait soudainement reçu dans le cœur. Quoique doué d’une certaine force le caractère, et bien qu’aucune circonstance ne dût influer sur son amour, il n’avait peut-être pas encore songé que Zambinella était presque une courtisane, et qu’il ne pouvait pas avoir tout à la fois les jouissances rares qui rendent l’amour d’une jeune fille chose si délicieuse, et les emportements fougueux par lesquels me femme de théâtre fait acheter les trésors de sa passion. Il réfléchit et se résigna. Le souper fut servi.
Sarrasine et la Zambinella se mirent sans cérémonie à côté l’un de l’autre. Pendant la moitié du festin, les artistes gardèrent quelque mesure et le sculpteur put pauser avec la cantatrice. Il lui trouva de l’esprit, de la finesse ; mais elle était d’une ignorance surprenante, et se montra faible et superstitieuse. La délicatesse à ses organes se reproduisait dans son entendement. Quand Vitagliani déboucha la première bouteille de vin de Champagne, Sarrasine lut dans les yeux de voisine une crainte assez vive de la petite détonation produite par le dégagement du gaz. Le tressaillement involontaire de cette organisation féminine fut interprété par l’amoureux artiste comme l’indice d’une excessive sensibilité. Cette faiblesse charma le Français. Il entre tant de protection dans l’amour d’un homme ! Vous disposerez de ma puissance comme d’un bouclier ! Cette phrase n’est-elle pas écrite au fond de toutes les déclarations d’amour ? Sarrasine trop passionné pour débiter des galanteries à la belle italienne, était, comme tous les amants, tour à tour grave, rieur ou recueilli. Quoiqu’il parût écouter les convives, il n’entendait pas un mot de ce qu’ils disaient ; tant il s’adonnait au plaisir de se trouver près d’elle, de lui effleurer la main, de la servir. Il nageait dans une joie secrète. Malgré l’éloquence de quelques regards mutuels, il fut étonné de la réserve dans laquelle la Zambinella se tint avec lui. Elle avait bien commencé la première à lui presser le pied et à l’agacer avec la malice d’une femme libre et amoureuse mais soudain elle s’était enveloppée dans une modestie de jeune fille, après avoir entendu raconter à Sarrasine un trait qui peignit l’excessive violence de son caractère. Quand le souper devint une orgie, les convives se mirent à chanter, inspirés par le peralta et le pedro ximenès. Ce furent des duos ravissants, des airs de la Calabre, des seguidilles espagnoles, des canzonettes napolitaines. L’ivresse était dans tous les yeux, dans la musique, dans les cœurs et dans les voix.
Il déborda tout à coup une vivacité enchanteresse, un abandon cordial, une bonhomie italienne dont rien ne peut donner l’idée à ceux qui ne connaissent que les assemblées de Paris, les raouts de Londres ou les cercles de Vienne. Les plaisanteries et les mots l’amour se croisaient comme des balles dans une bataille, à travers les rires, les impiétés, les invocations de la sainte Vierge ou al Bambino. L’un se coucha sur un sofa, et se mit à dormir. Une jeune fille écoutait une déclaration sans savoir qu’elle répandait du vin le Xérès sur la nappe. Au milieu de ce désordre, la Zambinella, comme frappée de terreur, resta pensive.
Elle refusa de boire, mangea peut-être un peu trop ; mais la gourmandise est, dit-on, une grâce chez les femmes. En admirant la pudeur de sa maîtresse, Sarrasine fit de sérieuses réflexions pour l’avenir. “Elle veut sans doute être épousée,” se dit-il. Alors il s’abandonna aux délices de ce mariage. Sa vie entière le lui semblait pas assez longue pour épuiser la source le bonheur qu’il trouvait au fond de son âme. Vitagliani, son voisin, lui versa si souvent à boire que, vers les trois heures du matin, sans être complètement ivre, Sarrasine se trouva sans force contre son délire. Dans un moment de fougue, il emporta cette femme en se sauvant dans une espèce de boudoir qui communiqué au salon, et sur la porte duquel il avait plus d’une fois tourné les yeux. L’Italienne était armée d’un poignard.
- Si tu approches, dit-elle, je serai forcée de te plongé cette arme dans le cœur. Va ! tu me mépriserais. J’en conçu trop de respect pour ton caractère pour me livrer ainsi. Je ne veux pas déchoir du sentiment que tu m’accordes.
- Ah! ah ! dit Sarrasine, c’est un mauvais moyen pour éteindre une passion que de l’exciter. Es-tu donc déjà corrompue à ce point que, vieille au cœur, tu agirais comme une jeune courtisane, qui aiguise les émotions dont elle fait commerce ?
- Mais c’est aujourd’hui vendredi, répondit-elle effrayée à la violence du Français. Sarrasine, qui n’était pas dévot, se prit à rire. La Zambinella bondit comme un jeune chevreuil et s’élança dans la salle du festin. Quand Sarrasine y apparut courant après elle, il fut accueilli par un rire infernal. Il vit la Zambinella évanouie sur un sofa. Elle était pâle et comme épuisée par l’effort extraordinaire qu’elle venait de faire. Quoique Sarrasine sût peu d’italien, il entendit sa maîtresse disant à voix basse à Vitagliani :
- Mais il me tuera ! Cette scène étrange rendit le sculpteur tout confus. La raison lui revint. Il resta d’abord immobile puis il retrouva la parole, s’assit auprès de sa maîtresse et protesta de son respect. Il trouva la force de donner le change à sa passion en disant à cette femme les discours les plus exaltés ; et, pour peindre son amour, il déploya les trésors de cette éloquence magique, officieux interprète que les femmes refusent rarement de croire. Au moment ou les premières lueurs du matin surprirent les convives, une femme proposa d’aller à Frascati. Tous accueillirent par de vives acclamations l’idée de passer la journée à la villa Ludovisi. Vitagliani descendit pour louer des voitures. Sarrasine eut le bonheur de conduire la Zambinella dans un phaéton. Une fois sortis de Rome, la gaieté, un moment réprimée par les combats que chacun avait livrés au sommeil, se réveilla soudain. Hommes et femmes, tous paraissaient habitués à cette vie étrange, à ces plaisirs continus, à cet entraînement d’artiste qui fait de la vie une fête perpétuelle où l’on rit sans arrière-pensées. La compagne du sculpteur était la seule qui parût abattue.
- Êtes-vous malade ? lui dit Sarrasine. Aimeriez-vous mieux rentrer chez vous ?
- Je ne suis pas assez forte pour supporter tous ces excès, répondit-elle. J’ai besoin de grands ménagements ; mais, près de vous, je me sens si bien ! Sans vous, je ne serais pas restée à ce souper ; une nuit passée me fait perdre toute ma fraîcheur.
- Vous êtes si délicate ! reprit Sarrasine en contemplant les traits mignons de cette charmante créature.
- Les orgies m’abîment la voix.
- Maintenant que nous sommes seuls, s’écria l’artiste, et que vous n’ai plus à craindre l’effervescence de ma passion, dites moi que vous m’aimez.
- Pourquoi ? répliqua-t-elle à quoi bon ? Je vous ai semblé jolie. Mais vous êtes français, et votre sentiment passera. Oh ! vous ne m’aimeriez pas comme je voudrais être aimée.
- Comment !
- Sans but de passion vulgaire, purement. J’abhorre les hommes encore plus peut-être que je ne hais les femmes. J’ai besoin de me réfugier de l’amitié. Le monde est désert pour moi. Je suis une créature maudite, condamnée à comprendre le bonheur, à le sentir, à le désirer, et, comme tant d’autres forcée à le voir me fuir à toute heure. Souvenez-vous, seigneur, que je ne vous aurai pas trompé. Je vous défends de m’aimer. Je puis être un ami dévoué pour vous, car j’admire votre force et votre caractère. J’ai besoin d’un frère, d’un protecteur. Soyez tout et pour moi, mais rien de plus.
- Ne pas vous aimer ! s’écria Sarrasine ; mais, chère ange, tu es ma vie, mon bonheur !
- Si je disais un mot vous me repousseriez avec horreur.
- Coquette ! rien ne peut m’effrayer. Dis-moi que tu me coûteras l’avenir, que dans deux mois je mourrai, que je serai damné pour t’avoir seulement embrassée. Il l’embrassa malgré les effrois que fit la Zambinella pour se soustraire à ce baiser passionné.
- Dis-moi que tu es un démon, qu’il te faut ma fortune, mon nom, toute ma célébrité ! Veux-tu que je ne sois pas sculpteur ? Parle.
- Si je n’étais pas une femme ? demanda timidement la Zambinella d’une voix argentine et douce.
- La bonne plaisanterie ! s’écria Sarrasine. Crois-tu pouvoir tromper l’œil d’un artiste ? N’ai-je pas, depuis dix jours, dévoré, scruté, admiré tes perfections ? Une femme seule peut avoir ce bras rond et moelleux, ces contours élégants. Ah ! tu veux des compliments ! Elle sourit tristement, et dit en murmurant : - Fatale beauté ! Elle leva les yeux au ciel. En ce moment son regard eut je ne sais quelle expression d’horreur si puissante, si vive, que Sarrasine en tressaillit.
- Seigneur Français, reprit-elle, oubliez à jamais un instant de folie. Je vous estime ; mais, quant on à de l’amour, ne m’en demandez pas ; ce sentiment est étouffé dans mon cœur. Je n’ai pas de cœur ! s’écria-t-elle en pleurant. Le théâtre sur lequel vous m’avez vue, ces applaudissements, cette musique, cette gloire, à laquelle on m’a condamnée, voilà ma vie, je n’en ai pas d’autre. Dans quelques heures vous ne me verrez plus des mêmes yeux, la femme que vous aimez sera morte. Le sculpteur ne répondit pas. Il était la proie d’une sourde rage qui lui pressait le cœur. Il ne pouvait que regarder cette femme extraordinaire avec des yeux enflammés qui brûlaient. Cette voix empreinte de faiblesse, l’attitude, les manières et les gestes de Zambinella, marqués de tristesse, de mélancolie et de découragement réveillaient dans son âme toutes les richesses de la passion. Chaque parole était un aiguillon. En ce moment, ils étaient arrivés à Frascati. Quand l’artiste tendit les bras à sa maîtresse pour l’aider à descendre il la sentit toute frissonnante.
- Qu’avez-vous ? Vous me feriez mourir, s’écria-t-il en la voyant pâlir, si vous aviez la moindre douleur dont je fusse la cause même innocente.
- Un serpent ; dit-elle en montrant un couleuvre qui se glissait le long d’un fossé. J’ai peur de ces odieuses bêtes. Sarrasine écrasa la tête de la couleuvre d’un coup de pied.
- Comment avez-vous assez de courage ! reprit la Zambinella en contemplant avec un effroi visible le reptile mort.
- Eh bien, dit l’artiste en souriant, oserez-vous bien prétendre que vous n’êtes pas femme ? Ils rejoignirent leurs compagnons et se promenèrent dans les bois de la ville Ludovisi, qui appartenait alors au cardinal Cicognara.
Cette matinée s’écoula trop vite pour l’amoureux sculpteur, mais elle fut remplie par une foule d’incidents qui lui dévoilèrent la coquetterie, la faiblesse, la mignardise de cette âme molle et sans énergie. C’était la femme avec ses peurs soudaines, ses caprices sans raison, ses troubles instinctifs, ses audaces sans causes, ses bravades et sa délicieuse finesse de sentiment. Il eut un moment ou en s’aventurant dans la campagne, la petite troupe des joyeux chanteurs vit de loin quelques hommes armés jusqu’aux dents, et dont le costume n’avait rien de rassurant. À ce mot : “Voici des brigands”, chacun doubla le pas pour se mettre à l’abri dans l’enceinte de la villa du cardinal. En cet instant critique, Sarrasine s’aperçut à la pâleur de la Zambinella qu’elle n’avait plus assez de force pour marcher ; il la prit dans ses bras et la porta, pendant quelque temps, en courant. Quand il se fut rapproché d’une vigne voisine, il mit sa maîtresse à terre.
- Expliquez-moi, lui dit-il, comment cette extrême faiblesse qui, chez toute autre femme, serait hideuse, me déplairait, et dont la moindre preuve suffirait presque pour éteindre mon amour, en vous me plaît, me charme ?
- Oh ! combien je vous aime ! reprit-il. Tous vos défauts, vos terreurs, vos petitesses ajoutent je ne sais quelle grâce à votre âme le sens que je détesterais une femme forte, une Sapho, courageuse, pleine d’énergie, de passion. Ô frêle et douce créature ! comment peux tu être autrement ? Cette voix d’ange, cette voix délicate, eût été un contresens si elle fût sortie d’un corps autre que le tien.
- Je ne puis, dit-elle, vous donner aucun espoir. Cessez de me parler ainsi, car l’on se moquerait de vous. Il m’est impossible de vous interdire l’entrée du théâtre ; mais si vous m’aimez ou si vous êtes sage, vous n’y viendrez plus. Écoutez, monsieur, dit-elle d’une voix grave.
- Oh ! tais-toi, dit l’artiste enivré. Les obstacles attisent l’amour dans mon cœur. La Zambinella resta dans une attitude gracieuse et modeste ; mais elle se tut, comme si une pensée terrible lui eût révélé quelque malheur. Quand il fallut revenir à Rome, elle monta dans une berline à quatre places, en ordonnant au sculpteur, d’un air impérieusement cruel, d’y retourner seul avec le phaéton. Pendant le chemin, Sarrasine résolut d’enlever la Zambinella. Il passa toute la journée occupé à faire des plans plus extravagants les uns que les autres. À la nuit tombante, au moment où il sortit pour allez demander à quelques personnes où était situé le palais habité par sa maîtresse, il rencontra l’un de ses camarades sur le seuil de la porte. Mon cher, lui dit ce dernier, je suis chargé par notre ambassadeur de t’inviter à venir ce soir chez lui. Il donne un concert magnifique, et quand tu sauras que Zambinella y sera..
- Zambinella ; s’écria Sarrasine en délire à ce nom j’en suis fou.
- Tu es comme tout le monde, lui répondit son camarade.
- Mais si vous êtes mes amis, toi, Vien, Lautherbourg et Allegrain, vous me prêterez votre assistance pour un coup de main après la fête, demanda Sarrasine.
- Il n’y a pas de cardinal à tuer, pas de… - Non, non, dit Sarrasine, je ne vous demande rien que d’honnêtes gens ne puissent faire.
En peu de temps le sculpteur disposa tout pour le succès de son entreprise. Il arriva l’un des derniers chez l’ambassadeur, mais il y vint dans une voiture de voyage attelée de chevaux vigoureux menés par l’un les plus entreprenants vetturini de Rome. Le palais de l’ambassadeur étant plein de monde, ce ne fut pas sans peine que le sculpteur, inconnu à tous les assistants, parvint au salon où dans ce moment Zambinella chantait.
- C’est sans doute par égard pour les cardinaux, les évêques et les abbés qui sont ici, demanda Sarrasine, qu’elle est habillée en homme, qu’elle a une bourse derrière la tête, les cheveux crêpés et une épée le côté ?
- Elle ! Qui elle ? répondit le vieux seigneur auquel s’adressait Sarrasine.
- La Zambinella.
- La Zambinella ? reprit le prince romain. Vous moquez-vous ? D’où venez-vous ? Est-il jamais monté de femme sur les théâtres de Rome ? Et ne savez-vous pas par quelles créatures les rôles de femme sont remplis dans les États du pape ? C’est moi, monsieur, qui ai doté Zambinella de sa voix. J’ai tout payé à ce drôle-là, même son maître à chanter. Eh bien, il a si peu de reconnaissance du service que je lui ai rendu, qu’il n’a jamais voulu remettre les pieds chez moi. Et cependant, s’il fait fortune, il me la devra tout entière. Le prince Chigi aurait pu parler, certes, longtemps, Sarrasine ne l’écoutait pas. Une affreuse vérité avait pénétré dans son âme. Il était frappé comme d’un coup de foudre. Il resta immobile, les yeux attachés sur le prétendu chanteur. Son regard flamboyant eut une sorte d’influence magnétique sur Zambinella, car le musico finit par détourner subitement la vue de Sarrasine, et alors sa voix céleste s’altéra. Il trembla. Un murmure involontaire échappé à l’assemblée, qui tenait comme attachée à ses lèvres, acheva de le troubler; il s’assit, et discontinua son air. Le cardinal Cicognara, qui avait épié du coin de l’œil la direction que prit le regard de son protégé, aperçut alors le Français ; il se pencha vers un de ses aides de camp ecclésiastiques, et parut demander le nom du sculpteur. Quand il eut obtenu la réponse qu’il désirait, il contempla fort attentivement l’artiste, et donna des ordres à un abbé, qui disparut avec prestesse. Cependant Zambinella, s’étant remis, recommença le morceau qu’il avait interrompu si capricieusement ; mais l’exécuta mal, et refusa, malgré toutes les instances qui lui furent. faites, de chanter autre chose. Ce fut la première fois qu’il exerça cette tyrannie capricieuse qui plus tard, ne le rendit pas moins célèbre que son talent et son immense fortune, que, dit-on, non moins à la voix qu’à sa beauté.
- C’est une femme, dit Sarrasine en se croyant seul. Il y a là-dessous quelque intrigue secrète. Le cardinal Cicognara trompe le pape et toute la ville de Rome ! Aussitôt le sculpteur sortit du salon rassembla ses amis, et les embusqua dans la cour du palais. Quand Zambinella se fut assuré du départ de Sarrasine, il parut recouvrer quelque tranquillité. Vers minuit, après avoir erré dans les salons, en homme qui cherche un ennemi, le musico quitta l’assemblée. Au moment où il franchissait la porte du palais, il fut adroitement saisi par des hommes qui le bâillonnèrent avec un mouchoir et le mirent dans la voiture louée par Sarrasine. Glacé d’horreur, Zambinella resta dans un coin sans oser faire un mouvement. Il voyait devant lui la figure terrible de l’artiste qui gardait un silence de mort. Le trajet fut court. Zambinella, enlevé par Sarrasine, se trouva bientôt dans un atelier sombre et nu.
Le chanteur, à moitié mort, demeura sur une chaise, sans oser regarder une statue de femme, dans laquelle il reconnut ses traits. Il ne proféra pas une parole, mais ses dents claquaient. Il était transi de peur. Sarrasine se promenait à grands pas. Tout à coup il s’arrêta devant Zambinella.
- Dis-moi la vérité, demanda-t-il d’une voix sourde et altérée. Tu es une femme ? Le cardinal Cicognara… Zambinella tomba sur ses genoux, et ne répondit qu’en baissant la tête. Ah ! tu es une femme, s’écria l’artiste en délire ; car même un… Il n’acheva pas.
- Non, reprit-il, il n’aurait pas tant de bassesse.
- Ah ! ne me tuez pas, s’écria Zambinella fondant en larmes. Je n’ai consenti à vous tromper que pour plaire à mes camarades qui voulaient rire.
- Rire ! répondit le sculpteur d’une voix qui eut un éclat infernal. Rire, rire ! Tu as osé te jouer d’une passion d’homme, toi ?
- Oh ! grâce, répliqua Zambinella.
- Je devrais te faire mourir ! cria Sarrasine en tirant son épée par un mouvement de violence. Mais, reprit-il avec un dédain froid, en fouillant ton être avec un poignard, y trouverais-je un sentiment à éteindre, une vengeance à satisfaire ? Tu n’es rien. Homme ou femme, je te tuerais ! mais… Sarrasine fit un geste de dégoût, qui l’obligea de détourner sa tête, et alors il regarda la statue. “Et c’est une illusion ! s’écria-t-il. Puis se tournant vers Zambinella :
- Un cœur de femme était pour moi un asile, une patrie. As-tu des sœurs qui te ressemblent ! Non. Eh ! bien, meurs ! Mais non, tu vivras. Te laisser la vie, n’est-ce pas te vouer à quelque chose de pire que la mort ? Ce n’est ni mon sang ni mon existence que je regrette, mais l’avenir et ma fortune de cœur. Ta main débile a renversé mon bonheur. Quelle espérance puis je te ravir pour toutes celles que tu as flétries ? Tu m’as ravalé jusqu’à toi. Aimer, être aimé ! sont désormais des mots vides de sens pour moi, comme pour toi. Sans cesse je penserai à cette femme imaginaire en voyant une femme réelle. Il montra la statue par un geste de désespoir.
- J’aurai toujours dans le souvenir une harpie céleste qui viendra enfoncer ses griffes dans tous mes sentiments d’homme, et qui signera toutes les autres femmes d’un cachet d’imperfection ! Monstre ! toi qui ne peux donner la vie à rien, tu m’as dépeuplé la terre de toutes ses femmes. Sarrasine s’assit en face du chanteur épouvanté. Deux grosses larmes sortirent de ses yeux secs, roulèrent le long de ses joues mâles et tombèrent à terre : deux larmes de rage, deux larmes âcres et brûlantes.
- Plus d’amour ! je suis mort à tout plaisir, à toutes les émotions humaines. À ces mots, il saisit un marteau et le lança sur la statue avec une force si extravagante qu’il la manqua. Il crut avoir détruit ce monument de sa folie, et alors il reprit son épée et la brandit pour tuer le chanteur. Zambinella jeta des cris perçants. En ce moment trois hommes entrèrent, et soudain le sculpteur tomba percé de trois coups de stylet.
- De la part du cardinal Cicognara, dit l’un d’eux.
- C’est un bienfait digne d’un chrétien, répondit le Français en expirant. Ces sombres émissaires apprirent à Zambinella l’inquiétude de son protecteur qui attendait à la porte dans une voiture fermée, afin de pouvoir l’emmener aussitôt qu’il serait délivré.
- Mais, me dit Mme de Rochefide, quel rapport existe-t-il entre cette histoire et le petit vieillard que nous avons vu chez les Lanty ?
- Madame, le cardinal Cicognara se rendit maître de la statue de Zambinella et la fit exécuter en marbre, elle est aujourd’hui dans le musée Albani. C’est là qu’en 1791 la famille Lanty la retrouva, et pria Vien de la copier. Le portrait qui vous a montré Zambinella à vingt ans, un instant après l’avoir vu centenaire, a servi plus tard pour l’Endymion de Girodet, vous avez pu en reconnaître le type dans l’Adonis.
- Mais ce ou cette Zambinella ?
- Ne saurait être, madame, que le grand-oncle de Marianina. Vous devez concevoir maintenant l’intérêt que Mme de Lanty peut avoir à cacher la source d’une fortune qui provient…
- Assez ! dit-elle en me faisant un geste impérieux. Nous restâmes pendant un moment plongés dans un plus profond silence.
- Hé ! bien ? lui dis-je.
- Ah ! s’écria-t-elle en se levant et se promenant à grands pas dans la chambre. Elle vint me regarder et me dit d’une voix altérée :
- Vous m’avez dégoûtée de la vie et des passions pour longtemps. Au monstre près, tous les sentiments humains ne se dénouent-il pas ainsi, par d’atroces déceptions ? Mères, des enfants nous assassinent ou par leur mauvaise conduite ou par leur froideur. Épouses, nous sommes trahies. Amantes, nous sommes délaissées, abandonnées. L’amitié existe-t-elle? Demain je me ferais dévote si je ne savais pouvoir rester comme un roc inaccessible (1) au milieu des orages de la vie. Si l’avenir du Chrétien est encore une illusion, au moins elle ne se détruit qu’après la mort. Laissez-moi seule.
- Ah ! lui dis-je, vous savez punir.
- Aurais-je tort ?
- Oui, répondis-je avec une sorte de courage. En achevant cette histoire, assez connue en Italie, je puis vous donner une haute idée des progrès faits par la civilisation actuelle. On n’y fait plus de ces malheureuses créatures.
- Paris, dit-elle, est une terre bien hospitalière ; il accueille tout, et les fortunes honteuses, et les fortunes ensanglantées. Le crime et l’infamie y ont droit d’asile, rencontrent des sympathies ; la vertu seule y est sans autels. Oui, les âmes pures ont une patrie dans le ciel ! Personne ne m’aura connue ! J’en suis fière.
Et la marquise resta pensive.
PARIS, NOVEMBRE 1830.
(1) Elle s’appelle Rochefide.
9 février 2007

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Le lendemain, nous étions devant un bon feu, dans un petit salon élégant, assis tous deux ; elle sur une causeuse ; moi, sur des coussins, presque à ses pieds, et mon œil sous le sien. La rue était silencieuse. La lampe jetait une clarté douce. C’était une de ces soirées délicieuses à l’âme, un de ces moments qui ne s’oublient jamais, une de ces heures passées dans la paix et le désir, et dont, plus tard, le charme est toujours un sujet de regret, même quand nous nous trouvons plus heureux. Qui peut effacer la vive empreinte des premières sollicitations de l’amour ?
- Allons, dit-elle, j’écoute.
- Mais je n’ose commencer. L’aventure a des passages dangereux pour le narrateur. Si je m’enthousiasme, vous me ferez taire.
- Parlez.
- J’obéis.
- Ernest-Jean Sarrasine était le seul fils d’un procureur de la Franche-Comté, repris-je après une pause. Son père avait assez loyalement gagné six à huit milles livres de rente, fortune de patricien qui, jadis, en province, passait pour colossale. Le vieux maître Sarrasine, n’ayant qu’un enfant, ne voulut rien négliger pour son éducation, il espérait en faire un magistrat, et vivre assez longtemps pour voir, dans ses vieux jours, le petit-fils de Matthieu Sarrasine, laboureur au pays de Saint-Dié, s’asseoir sur les lys et dormir à l’audience pour la plus grande gloire du Parlement ; mais le ciel ne réservait pas cette joie au procureur. Le jeune Sarrasine, confié de bonne heure aux Jésuites, donna les preuves d’une turbulence peu commune. Il eut l’enfance d’un homme de talent. Il ne voulait étudier à sa guise, se révoltait souvent, et restait parfois des heures entières plongé dans de confuses méditations, occupé, tantôt à contempler ses camarades quand ils jouaient, tantôt à se représenter les héros d’Homère. Puis, s’il lui arrivait de se divertir, il mettait une ardeur extraordinaire dans ses jeux. Lorsqu’une lutte s’élevait entre un camarade et lui, rarement le combat finissait sans qu’il y eût du sang répandu. S’il était le plus faible, il mordait. Tour à tour agissant ou passif, sans aptitude ou trop intelligent, son caractère bizarre le fit redouter de ses maîtres autant que de ses camarades. Au lieu d’apprendre les éléments de la langue grecque il dessinait le révérend père qui leur expliquait un passage de Thucydide, croquait le maître de mathématiques, le préfet, les valets, le correcteur, et barbouillait tous les murs d’esquisses informes. Au lieu de chanter les louanges du Seigneur à l’église, il s’amusait, pendant les offices, à déchiqueter un banc ; ou quand il avait volé quelque morceau de bois, il sculptait quelque figure de sainte. Si le bois, la pierre ou le crayon lui manquaient, il rendait ses idées avec de la mie de pain.
Soit qu’il copiât les personnages des tableaux qui garnissaient le chœur, soit qu’il improvisât, il laissait toujours à sa place de grossières ébauches, dont le caractère licencieux désespérait les plus jeunes pères ; et les médisants prétendaient que les vieux jésuites en souriaient.
Enfin, s’il faut en croire la chronique du collège, il fut chassé pour avoir, en attentant son tour au confessionnal, un vendredi saint, sculpté une grosse bûche en forme de Christ. L’impiété gravée sur cette statue était trop forte pour ne pas attirer un châtiment à l’artiste.
N’avait-il pas eu l’audace de placer sur le haut du tabernacle cette figure passablement cynique ! Sarrasine vint chercher à Paris un refuge contre les menaces de la malédiction paternelle. Ayant une de ces volontés fortes qui ne connaissent pas d’obstacles, il obéit aux ordres de son génie et entra dans l’atelier de Bouchardon. Il travaillait pendant toute la journée, et, le soir, allait mendier sa subsistance. Bouchardon, émerveillé des progrès et de l’intelligence du jeune artiste, devina bientôt la misère dans laquelle se trouvait son élève ; le secourut, le prit en affection, et le traita comme son enfant. Puis, lorsque le génie de Sarrasine se fit dévoilé par une de ces œuvres où le talent à venir lutte contre l’effervescence de la jeunesse, le généreux Bouchardon essaya de le remettre dans les bonnes grâce du vieux procureur. Devant l’autorité du sculpteur célèbre le courroux paternel s’apaisa. Besançon tout entier se félicita d’avoir donné le jour à un grand homme futur. Dans le premier moment d’extase où le plongea sa vanité flattée, le praticien avare mit son fils en état de paraître avec avantage dans le monde. Les longues et laborieuses études exigées par la sculpture domptèrent pendant longtemps le caractère impétueux et le génie sauvage de Sarrasine. Bouchardon, prévoyant la violence avec laquelle les passions se déchaîneraient dans cette jeune âme, peut-être aussi vigoureusement trempée que celle de Michel-Ange, en étouffa l’énergie sous des travaux continus. Il réussit maintenir dans de justes bornes la fougue extraordinaire de Sarrasine, en lui défendant de travailler, en lui proposant des distractions quand il le voyait emporté par la furie de quelque pensée, ou en lui confiant d’importants travaux au moment où il était prêt à se livrer à la dissipation. Mais, auprès de cette âme passionnée, la douceur fut toujours la plus puissante de toutes les autres, et le maître ne prit un grand empire sur son élève qu’en en excitant la reconnaissance par une bonté paternelle. À l’âge de vingt-deux ans, Sarrasine fut forcément soustrait à la salutaire influence que Bouchardon exerçait sur ses mœurs et sur ses habitudes. Il porta les peines de son génie en gagnant le prix de sculpture fondé par le marquis de Larigny, le frère de Mme de Pompadour, qui fit tant pour les Arts. Diderot vanta comme un chef-d’œuvre la statue de l’élève de Bouchardon. Ce ne fut pas sans une profonde douleur que le sculpteur du Roi vit partir pour l’Italie un jeune homme dont, par principe, il avait entretenu l’ignorance profonde sur les choses de la vie. Sarrasine était depuis six ans le commensal de Bouchardon. Fanatique de son art comme Canova le fut depuis, il se levait au jour, entrait dans l’atelier pour n’en sortir qu’à la nuit, et ne vivait qu’avec sa muse. S’il allait à la Comédie-Française, il y était entraîné par son maître. Il se sentait si gêné chez Mme Geoffrin et dans le grand monde où Bouchardon essaya de l’introduire, qu’il préféra rester seul, et répudia les plaisirs de cette époque licencieuse. Il n’eut pas d’autre maîtresse que la Sculpture et Clotilde, l’une des célébrités de l’Opéra. Encore cette intrigue ne dura-t-elle pas. Sarrasine était assez laid, toujours mal mis, et de sa nature si libre, si peu régulier dans sa vie privée, que l’illustre nymphe, redoutant quelque catastrophe, rendit bientôt le sculpteur à l’amour des Arts. Sophie Arnould a dit je ne sais quel bon mot à sujet. Elle s’étonna, je crois, que sa camarade eût pu l’emporter sur des statues.
Sarrasine partit pour l’Italie en 1758. Pendant le voyage, son imagination ardente s’enflamma sous un ciel de cuivre et à l’aspect des monuments merveilleux dont est semée la patrie des Arts. Il admira les statues, les fresques, les tableaux; et, plein d’émulation, il vint à Rome, en proie au désir d’inscrire son nom entre les noms de Michel-Ange et de M. Bouchardon. Aussi, pendant les premiers mois, partagea-t-il son temps entre ses travaux d’atelier et l’examen des œuvres d’art qui abondent à Rome. Il avait déjà passé quinze jours dans l’état d’extase qui saisit toutes les jeunes imaginations à l’aspect de la reine des ruines, quand, un soir, entra au théâtre d’Argentina, devant lequel se pressa une grande foule. Il s’enquit des causes de cette affluence, et le monde répondit par deux noms “Zambinella ! Jomelli !” Il entre et s’assied au par terre, pressé par deux abbati notablement gros ; mais il était assez heureusement placé près de la scène. La toile se leva. Pour la première fois de sa vie il entend cette musique dont M. Jean-Jacques Rousseau avait si éloquemment vanté les délices, pendant un soirée du baron d’Holbach. Les sens du jeune sculpteur furent, pour ainsi dire, lubrifiés par les accent de la sublime harmonie de Jomelli. Les langoureuses originalités de ces voix italiennes habilement mariées le plongèrent dans une ravissante extase. Il resta muet, immobile, ne se sentant pas même foulé par deux prêtres. Son âme passa dans ses oreilles et dans ses jeux. Il crut écouter par chacun de ses pores. Tout à coup des applaudissements à faire crouler la salle accueillirent l’entrée en scène de la prima donna. Elle s’avança par coquetterie sur le devant du théâtre, et salua le public avec une grâce infinie. Les lumières, l’enthousiasme de tout un peuple, l’illusion de la scène, les prestiges d’une toilette qui, à cette époque, était assez engageante, conspirèrent en faveur de cette femme. Sarrasine poussa des cris de plaisir. Il admirait en ce moment la beauté idéale de laquelle il avait jusqu’alors cherché çà et là les perfections dans la nature, en demandant à un modèle, souvent ignoble, les rondeurs d’une jambe accomplie ; à tel autre, les contours du sein ; à celui-là, ses blanches épaules ; prenant enfin le cou d’une jeune fille, et les mains de cette femme, et les genoux polis de cet enfant, sans rencontrer jamais sous le ciel froid de Paris les riches et suaves créations de la Grèce antique. La Zambinella lui montrait réunies, bien vivantes et délicates, ces exquises proportions de la nature féminine si ardemment désirées, desquelles un sculpteur est, tout à la fois, le juge le plus sévère et le plus passionné. C’était une bouche expressive, des yeux d’amour, un teint d’une blancheur éblouissante. Et joignez à ces détail qui eussent ravi un peintre, toutes les merveilles de Vénus révérées et rendues par le ciseau des Grecs. L’artiste ne se lassait pas d’admirer la grâce inimitable avec laquelle les bras étaient attachés au buste, la roideur prestigieuse du cou, les lignes harmonieusement décrites par les sourcils, par le nez, puis l’ovale parfait du visage, la pureté de ses contours vifs, et l’effet de cils fournis, recourbés qui terminaient de larges et voluptueuses paupières. C’était plus qu’une femme c’était un chef-d’œuvre ! Il se trouvait dans cette création inespérée, de l’amour à ravir tous les hommes, et des beautés dignes de satisfaire un critique. Sarrasin dévorait des yeux la statue de Pygmalion, pour lui descendue de son piédestal. Quand la Zambinella chanta, ce fut un délire. L’artiste eut froid ; puis, il sentit un foyer qui pétilla soudain dans les profondeurs de son être intime, de ce que nous nommons cœur, faute de mot ! Il n’applaudit pas, il ne dit rien, éprouvait un mouvement de folie, espèce de frénésie qui ne nous agite qu’à cet âge où le désir a je ne sais quoi de terrible et d’infernal. Sarrasine voulait s’élancer sur le théâtre et s’emparer de cette femme. Sa force, centuplée par une dépression morale impossible expliquer, puisque ces phénomènes se passent dans une sphère inaccessible à l’observation humaine, tendait à se projeter avec une violence douloureuse. À le voir, on eût dit d’un homme froid et stupide. Gloire, science, avenir, existence, couronnes, tout s’écroula. - Être aimé d’elle, ou mourir, tel fut l’arrêt que Sarrasine porta sur lui-même. Il était si complètement ivre qu’il ne voyait plus ni salle, ni spectateurs, ni acteurs, n’entendait plus de musique. Bien mieux, il n’existait pas de distance entre lui et la Zambinella, il la possédait, ses yeux, attachés sur elle, s’emparaient d’elle. Une puissance presque diabolique lui permettait de sentir le vent de cette voix, de respirer la poudre embaumée dont ces cheveux étaient imprégnés, de voir les méplats de ce visage, d’y compter les veines bleues qui en nuançaient la peau satinée. Enfin cette voix agile, fraîche et d’un timbre argenté, souple comme un fil auquel le moindre souffle d’air donne une forme, qu’il roule et déroule, développe et disperse, cette voix attaquait si vivement son âme qu’il laissa plus d’une fois échapper de ces cris involontaires arrachés par les délices convulsives trop rarement données par les passions humaines. Bientôt il fut obligé de quitter le théâtre. Ses jambes tremblantes refusaient presque de le soutenir. Il était abattu, faible comme un homme nerveux qui s’est livré à quelque effroyable colère. Il avait eu tant de plaisir, ou peut être avait-il tant souffert, que sa vie s’était écoulée comme l’eau d’un vase renversé par un choc. Il sentait en lui un vide, un anéantissement semblable à ces atonies qui désespèrent les convalescents au sort d’une forte maladie. Envahi par une tristesse inexplicable, il alla s’asseoir sur les marches d’une église. Le dos appuyé contre une colonne, il se perdit dans une méditation confuse comme un rêve. La passion l’avait foudroyé. De retour au logis, il tomba dans un de ces paroxysmes d’activité qui nous révèlent la présence de principes nouveaux dans notre existence. En proie à cette première fièvre d’amour qui tient autant au plaisir qu’à la douleur, il voulut tromper son impatience et son délire en dessinant la Zambinella de mémoire. Ce fut une sorte de méditation matérielle. Sur telle feuille la Zambinella se trouvait dans cette attitude, calme et froide en apparence, affectionnée par Raphaël, par Giorgion et par tous les grands peintres. Sur telle autre, elle tournait la tête avec finesse en achevant une roulade, et semblait s’écouter elle-même. Sarrasin crayonna sa maîtresse dans toutes les poses : il la fit sans voile, assise, debout, couchée, ou chaste ou amoureuse, en réalisant, grâce au délire de ses crayons, toutes les idées capricieuses qui solliciter notre imagination quand nous pensons fortement à une maîtresse. Mais sa pensée furieuse alla plus loin que le dessin. Il voyait la Zambinella, lui parlait, suppliait, épuisait mille années de vie et de bonheur avec elle, en la plaçant dans toutes les situations imaginables, en essayant, pour ainsi dire, l’avenir avec elle. Le lendemain, il envoya son laquais louer, pour toute la saison, une loge voisine de la scène. Puis, comme tous les jeunes gens dont l’âme est puissante, il s’exagéra les difficultés de son entreprise, et donna, pour première pâture à sa passion, le bonheur de pouvoir admirer sa maîtresse sans obstacles. Cet âge d’or le l’amour, pendant lequel nous jouissons de notre propre sentiment et ou nous nous trouvons heureux presque par nous-mêmes, ne devait pas durer longtemps chez Sarrasine. Cependant les événements le surprirent quand il était encore sous le charme de cette printanière hallucination, aussi naïve que voluptueuse. Pendant une huitaine de jours, il vécut toute une vie, occupé le matin à pétrir la glaise à l’aide de laquelle il réussissait à copier la Zambinella, malgré les voiles, les jupes, les corsets et les nœuds de rubans qui la lui dérobaient. Le soir, installé de bonne heure dans sa loge, seul, couché sur un sofa, il se faisait, semblable à un Turc enivré d’opium, un bonheur aussi fécond ; aussi prodigue qu’il le souhaitait. D’abord il se familiarisa graduellement avec les émotions trop vives qui lui donnait le chant de sa maîtresse ; puis il apprivoisa ses yeux à la voir, et finit par la contempler sans redouter l’explosion de la sourde rage par laquelle il avait été animé le premier jour. Sa passion devint plus profonde en devenant plus tranquille. Du reste, le farouche sculpteur ne souffrait pas que sa solitude, peuplée d’images, parée des fantaisies de l’espérance et pleine de bonheur, fût troublée par ses camarades. Il aimait avec tant de force et si naïvement qu’il eut à subir les innocents scrupules dont nous sommes assaillis quand nous aimons pour la première fois. En commençant à entrevoir qu’il faudrait bientôt agir, s’intriguer, demander où demeurait la Zambinella, savoir si elle avait une mère, un oncle, un tuteur, une famille ; en songeant enfin aux moyens de la voir, de lui parler, il sentait soit cœur se gonfler si fort à des idées si ambitieuses, qu’il remettait ces soins au lendemain, heureux de ses souffrances physiques autant que de ses plaisirs intellectuels.
- Mais, me dit Mme de Rochefide en m’interrompant, je ne vois encore ni Marianina ni son petit vieillard.
- Vous ne voyez que lui, m’écriai-je impatient comme un auteur auquel on fait manquer l’effet d’un coup de théâtre.
(à suivre)
4 février 2007

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À Monsieur Charles de Bernard du Grail
J’étais plongé dans une de ces rêveries profondes qui saisissent tout le monde, même un homme frivole, au sein des fêtes les plus tumultueuses. Minuit venait de sonner à l’horloge de l’Élysée-Bourbon. Assis dans l’embrasure d’une fenêtre, et caché sous les plis onduleux d’un rideau de moire, je pouvais contempler à mon aise le jardin de l’hôtel où je passais la soirée. Les arbres, imparfaitement couverts de neige, se détachaient faiblement du fond grisâtre que formait un ciel nuageux, à peine blanchi par la lune. Vus au sein de cette atmosphère fantastique, ils ressemblaient vaguement à des spectres mal enveloppés de leurs linceuls, image gigantesque de la fameuse danse des morts. Puis, en me retournant de l’autre côté, je pouvais admirer la danse des vivants ! un salon splendide, aux parois d’argent et d’or, aux lustres étincelants, brillant de bougies. Là, fourmillaient, s’agitaient et papillonnaient les plus jolies femmes de Paris, les plus riches, les mieux titrées, éclatantes, pompeuses éblouissantes de diamants ! des fleurs sur la tête, sur le sein, dans les cheveux, semées sur les robes, ou en guirlandes à leurs pieds. C’était de légers frémissements de joie, des pas voluptueux qui faisaient rouler les dentelles, les blondes (1), la mousseline autour de leurs flancs délicats. Quelques regards trop vifs perçaient ça et là, éclipsaient les lumières, le feu des diamants, animaient encore des cœurs trop ardents. On surprenait aussi des airs de tête significatifs pour les amants et des attitudes négatives pour les maris. Les éclats de voix des joueurs, à chaque coup imprévu, le retentissement de l’or se mêlaient à la musique, au murmure des conversations ; pour achever d’étourdir cette foule enivrée par tout ce que le monde peut offrir de séductions, une vapeur de parfums et l’ivresse générale agissaient sur les imaginations affolées. Ainsi, à ma droite la sombre et silencieuse image de la mort ; à ma gauche, les décentes bacchanales de la vie : ici, la nature froide, morne, en deuil ; là, les hommes en joie. Moi, sur la frontière de ces deux tableaux si disparates, qui, mille fois répétés de diverses manières, rendent Paris la ville la plus amusante du monde et la plus philosophique, je faisais une macédoine morale moitié plaisante, moitié funèbre. Du pied gauche je marquais la mesure, et je croyais avoir l’autre dans un cercueil. Ma jambe était en effet glacée par un de ces vents coulis qui vous gèlent une moitié du corps tandis que l’autre éprouve la chaleur moite des salons, accident assez fréquent au bal.
- Il n’y a pas fort longtemps que M. de Lanty possède cet hôtel ?
- Si fait. Voici bientôt dix ans que le maréchal de Carigliano le lui a vendu…
- Ah !
- Ces gens-là doivent avoir une fortune immense ?
- Mais il le faut bien.
- Quelle fête ! Elle est d’un luxe insolent.
- Les croyez-vous aussi riches que le sont M. de Nucingen ou M. de Gondreville ?
- Mais vous ne savez donc pas ?
J’avançai la tête et reconnus les deux interlocuteurs pour appartenir à cette gent curieuse qui, à Paris, s’occupe exclusivement des Pourquoi ? des Comment ? D’où vient-i ? Qui sont-ils ? Qu’y a-t-il ? Qu’a-t-elle fait ? Ils se mirent à parler bas, et s’éloignèrent pour aller causer plus à l’aise sur quelque canapé solitaire. Jamais mine plus féconde ne s’était ouverte aux chercheurs de mystères. Personne ne savait de quel pays venait la famille de Lanty, ni de quel commerce, de quelle spoliation, de quelle piraterie ou de quel héritage provenait une fortune estimée à plusieurs millions.
Tous les membres de cette famille parlaient l’italien, le français, l’espagnol, l’anglais et l’allemand, avec assez de perfection pour faire supposer qu’ils avaient longtemps séjourner parmi ces différents peuples. Étaient-ce des bohémiens ? étaient-ce des flibustiers ?
- Quand ce serait le diable ! disaient de jeunes politiques, ils reçoivent à merveille.
- Le comte de Lanty eût-il dévalisé quelque Casauba, j’épouserais bien sa fille ! s’écriait un philosophe.
Qui n’aurait épousé Marianina, jeune fille de seize ans, dont la beauté réalisait les fabuleuses conceptions des poètes orientaux ? Comme la fille du sultan dans conte de La lampe merveilleuse, elle aurait dû rester voilée. Son chant faisait pâlir les talents incomplets des Malibran, des Sontag, des Fodor, chez lesquelles une qualité dominante a toujours exclu la perfection de l’ensemble ; tandis que Marianina savait unir au même degré la pureté du son, la sensibilité, la justesse du mouvement et des intonations, l’âme et la science, la correction et le sentiment. Cette fille était le type de cette poésie secrète, lien commun de tous les arts, et qui fuit toujours ceux qui la cherchent. Douce et modeste, instruite et spirituelle, rien ne pouvait éclipser Marianina si ce n’était sa mère.
Avez-vous jamais rencontré de ces femmes dont la beauté foudroyante défie les atteintes de l’âge, et qui semblent à trente-six ans plus désirables qu’elles le devaient l’être quinze ans plus tôt ? Leur visage est une âme passionnée, il étincelle ; chaque trait y brille d’intelligence ; chaque pore possède un éclat particulier, surtout aux lumières. Leurs yeux séduisants attirent, refusent, parlent ou se taisent ; leur démarche est innocemment savante ; leur voix déploie les mélodieuses richesses des tons les plus coquettement doux et tendres. Fondés sur des comparaisons, leurs éloges caressent l’amour-propre le plus chatouilleux. Un mouvement de leurs sourcils, le moindre jeu de l’œil, leur lèvre qui se fronce, impriment une sorte de terreur à ceux qui font dépendre d’elles leur vie et leur bonheur.
Inexpériente de l’amour et docile au discours, une jeune fille peut se laisser séduire ; mais pour ces sortes de femmes, un homme doit savoir, comme M. de Jaucourt, ne pas crier quand, en se cachant au fond d’un cabinet, la femme de chambre lui brise deux doigts dans la jointure d’une porte. Aimer ces puissantes sirènes, n’est-ce pas jouer sa vie ? Et voilà pourquoi peut-être les aimons-nous si passionnément ! Telle était la comtesse de Lanty.
Filippo, frère de Marianina, tenait, comme sa sœur, de la beauté merveilleuse de la comtesse. Pour tout dire en un mot, ce jeune homme était une image vivante de l’Antinoüs, avec des formes plus grêles. Mais comme ces maigres et délicates proportions s’allient bien à la jeunesse quand un teint olivâtre, des sourcils vigoureux et le feu d’un oeil velouté promettent pour l’avenir des passions mâles, des idées généreuses ! Si Filippo restait dans tous les cœurs de jeunes filles, comme un type, il demeurait également dans le souvenir de toutes le mères, comme le meilleur parti de France.
La beauté, la fortune, l’esprit, les grâces de ces deux enfants venaient uniquement de leur mère. Le comte de Lanty était petit, laid et grêlé ; sombre comme un Espagnol, ennuyeux comme un banquier. Il passait d’ailleurs pour un profond politique, peut-être parce qu’il riait rarement, et citait toujours M. de Metternich ou Wellington.
Cette mystérieuse famille avait tout l’attrait d’un poème de lord Byron, dont les difficultés étaient traduites d’une manière différente par chaque personne du beau monde : un chant obscur et sublime de strophe en strophe. La réserve que M. et Mme de Lanty gardaient sur leur origine, sur leur existence passée et sur leur relations avec les quatre parties du monde n’eût pas était longtemps un sujet d’étonnement à Paris. En nul pays peut-être l’axiome de Vespasien (2) n’est mieux compris. Là, les écus même tachés de sang ou de boue ne trahissent rien et représentent tout. Pourvu que la haut société sache le chiffre de votre fortune, vous êtes classé parmi les sommes qui vous sont égales, et personne ne vous demande à voir vos parchemins, parce que tout le monde sait combien peu ils coûtent. Dans une ville ou les problèmes sociaux se résolvent par des équation algébriques, les aventuriers ont en leur faveur d’excellentes chances. En supposant que cette famille eût été bohémienne d’origine, elle était si riche, si attrayante, que la haute société pouvait bien lui pardonner ses petits mystères. Mais, par malheur, l’histoire énigmatique de la maison Lanty offrait un perpétuel intérêt de curiosité, assez semblable à celui des romans d’Anne Radcliffe.
Les observateurs, ces gens qui tiennent à savoir dans quel magasin vous achetez vos candélabres, ou qui vous demandent le prix du loyer quand votre appartement leur semble beau, avaient remarqué, de loin en loin, au milieu des fêtes, des concerts, des bals, des raouts donnés par la comtesse, l’apparition d’un personnage étrange. C’était un homme. La première fois qu’il se montra dans l’hôtel, ce fut pendant un concert, où il semblait avoir été attiré vers le salon par la voix enchanteresse de Marianina.
- Depuis un moment, j’ai froid, dit à sa voisine une dame placée près de la porte.
L’inconnu, qui se trouvait près de cette femme, s’en alla.
- Voilà qui est singulier ! j’ai chaud, dit cette femme après le départ de l’étranger. Et vous me taxerez peut être de folie, mais je ne saurais m’empêcher de penser que mon voisin, ce monsieur vêtu de noir qui vient de partir, causait ce froid. Bientôt l’exagération naturelle aux gens de la haute société fit naître et accumuler les idées les plus plaisantes, les expressions les plus bizarres, les contes les plus ridicules sur ce personnage mystérieux. Sans être précisément un vampire, une goule, un homme artificiel, une espèce de Faust ou de Robin des bois, il participait, au dire des gens amis du fantastique, de toutes ces natures anthropomorphes. Il se rencontrait ça et là des Allemands qui prenaient pour des réalités cet railleries ingénieuses de la médisance parisienne. L’étranger était simplement un vieillard. Plusieurs de ces jeunes hommes, habitués à décider, tous les matins l’avenir de l’Europe, dans quelques phrases élégantes voulaient voir en l’inconnu quelque grand criminel possesseur d’immenses richesses. Des romanciers racontaient la vie de ce vieillard, et vous donnaient des détails véritablement curieux sur les atrocités commises par lui pendant le temps qu’il était au service du prince de Mysore. Des banquiers, gens plus positifs, établissaient une fable spécieuse :
- Bah ! disaient-ils en haussant leurs larges épaules par un mouvement de pitié ce petit vieux est une tête génoise !
- Monsieur, si ce n’est pas une indiscrétion, pourriez-vous avoir la bonté de m’expliquer ce que vous entendez par une tête génoise ?
- Monsieur, c’est un homme sur la vie duquel reposent d’énormes capitaux, et de sa bonne santé dépendent sans doute les revenus de cette famille.
Je me souviens d’avoir entendu chez Mme d’Espard un magnétiseur prouvant, par des considérations historiques très spécieuses, que ce vieillard, mis sous verre, était le fameux Basalmo (3), dit Cagliostro. Selon ce moderne alchimiste, l’aventurier sicilien avait échappé à la mort, et s’amusait à faire de l’or pour ses petits enfants. Enfin le bailli de Ferette prétendait avoir reconnu dans ce singulier personnage le comte de Saint-Germain. Ces niaiseries, dites avec le ton spirituel, avec l’air railleur qui, de nos jours, caractérise une société sans croyances, entretenaient de vagues soupçons sur la maison de Lanty. Enfin, par un singulier concours de circonstances, les membres de cette famille justifiaient les conjectures du monde, en tenant une conduite assez mystérieuse avec ce vieillard, dont la vie était en quelque sorte dérobée à toutes les investigations.
Ce personnage franchissait-il le seuil de l’appartement qu’il était censé occuper à l’hôtel de Lanty, son apparition causait toujours une grande sensation dans la famille. On eût dit un événement de haute importance. Filippo, Marianina, Mme de Lanty et un vieux domestique avaient seuls le privilège d’aider l’inconnu à marcher, à se lever, à s’asseoir. Chacun en surveillait les moindres mouvements. Il semblait que ce fût une personne enchantée de qui dépendissent le bonheur, la vie ou la fortune de tous. Était-ce crainte ou affection ? Les gens du monde ne pouvaient découvrir aucune induction qui les aidât à résoudre ce problème. Caché pendant des mois entiers au fond d’un sanctuaire inconnu, ce génie familier en sortait tout à coup comme furtivement, sans être attendu, et apparaissait au milieu des salons comme ces fées d’autrefois qui descendaient de leurs dragons volants pour venir troubler les solennités auxquelles elles n’avaient pas été conviées. Les observateurs les plus exercés pouvaient alors seuls deviner l’inquiétude des maîtres du logis, qui savaient dissimuler leurs sentiments avec une singulière habileté. Mais, parfois, tout en dansant dans un quadrille, la trop naïve Marianina jetait un regard de terreur sur le vieillard qu’elle surveillait au sein des groupes. Ou bien Filippo s’élançait en se glissant à travers la foule, pour le joindre, et restait auprès de lui, tendre et attentif, comme si le contact des hommes ou le moindre souffle dût briser cette créature bizarre. La comtesse tâchait de s’en approcher, sans paraître avoir eu l’intention de le rejoindre ; puis, en prenant des manières et une physionomie autant empreintes de servilité que de tendresse, de soumission que de despotisme, elle disait deux ou trois mots auxquels déférait presque toujours le vieillard, il disparaissait emmené, ou, pour mieux dire, emporté par elle. Si Mme de Lanty n’était pas là, le comte employait mille stratagèmes pour arriver à lui ; mais il avait l’air de s’en faire écouter difficilement, et le traitait comme un enfant gâté dont la mère écoute les caprices ou redoute la mutinerie. Quelques indiscrets s’étant hasardés à questionner étourdiment le comte de Lanty, cet homme froid et réservé n’avait jamais paru comprendre l’interrogation des curieux. Aussi, après bien des tentatives, que la circonspection de tous les membres de cette famille rendit vaines, personne ne chercha-t-il à découvrir un secret si bien gardé. Les espions de bonne compagnie, les gobe-mouches et les politiques avaient fini, de guerre lasse, par ne plus s’occuper de ce mystère.
Mais en ce moment il y avait peut-être au sein de ces salons resplendissants des philosophes qui, tout en prenant une glace, un sorbet, ou en posant sur une console leur verre vide de punch, se disaient :
- Je ne serais pas étonné d’apprendre que ces gens-là sont des fripons, le vieux, qui se cache et n’apparaît qu’aux équinoxes ou aux solstices, m’a tout l’air d’un assassin…
- Ou d’un banqueroutier…
- C’est à peu près