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La Fontaine - Le Lion, le Singe et les deux Ânes

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Le Lion, pour bien gouverner,
Voulant apprendre la morale,
Se fit un beau jour, amener
Le singe, maître ès arts chez la gent animale.
La première leçon que donna le régent
Fut celle-ci : Grand roi, pour régner sagement,
Il faut que tout prince préfère
Le zèle de l’État à certain mouvement
Qu’on appelle communément
Amour-propre (1) ; car c’est le père,
C’est l’auteur de tous les défauts
Que l’on remarque aux animaux.
Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte,
Ce n’est pas chose si petite
Qu’on en vienne à bout en un jour :
C’est beaucoup de pouvoir modérer cet amour.
Par là votre personne auguste
N’admettra jamais rien en soi
De ridicule ni d’injuste.
— Donne-moi, repartit le roi,
Des exemples de l’un et l’autre.
— Toute espèce, dit le docteur,
Et je commence par la nôtre
Toute profession s’estime dans son cœur,
Traite les autres d’ignorantes,
Les qualifie impertinentes ;
Et semblables discours qui ne nous coûtent rien.
L’amour-propre, au rebours, fait qu’au degré suprême
On porte ses pareils ; car c’est un bon moyen
De s’élever aussi soi-même.
De tout ce que dessus j’argumente très bien
Qu’ici-bas maint talent n’est que pure grimace,
Cabale, et certain art de se faire valoir,
Mieux su des ignorants que des gens de savoir.
L’autre jour, suivant à la trace
Deux ânes qui, prenant tour à tour l’encensoir
Se louaient tour à tour, comme c’est la manière, (2)
J’ouïs que l’un des deux disait à son confrère :
Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot
L’homme, cet animal si parfait ? Il profane
Notre auguste nom, traitant d’âne
Quiconque est ignorant, d’esprit lourd, idiot :
Il abuse encore d’un mot,
Et traite notre rire, et nos discours de braire.
Les humains sont plaisants de prétendre exceller
Par-dessus nous. Non, non ; c’est à vous de parler,
A leurs orateurs de se taire :
Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens :
Vous m’entendez, je vous entends ;
Il suffit. Et quant aux merveilles
Dont votre divin chant vient frapper les oreilles,
Philomèle est, au prix novice dans cet art ;
Vous surpassez Lambert (3). L’autre baudet repart :
Seigneur, j’admire en vous des qualités pareilles.
Ces ânes, non contents de s’être ainsi grattés,
S’en allèrent dans les cités
L’un l’autre se prôner : chacun d’eux croyait faire,
En prisant ses pareils, une fort bonne affaire,
Prétendant que l’honneur en reviendrait sur lui.
J’en connais beaucoup aujourd’hui,
Non parmi les baudets, mais parmi les puissances,
Que le Ciel voulut mettre en de plus hauts degrés,
Qui changeraient entre eux les simples Excellences,
S’ils osaient, en des Majestés.
J’en dis peut-être plus qu’il ne faut, et suppose
Que Votre Majesté gardera le secret.
Elle avait souhaité d’apprendre quelque trait
Qui lui fît voir, entre autre chose,
L’amour-propre donnant du ridicule aux gens.
L’injuste aura son tour : il y faut plus de temps.
Ainsi parla ce singe. On ne m’a pas su dire
S’il traita l’autre point, car il est délicat ;
Et notre maître ès arts, qui n’était pas un fat (4),
Regardait ce lion comme un terrible sire.

La Fontaine (livre XI, Fable V)

(1) L’amour-propre : terme essentiel chez les moralistes et les mystiques du XVIIe siècle. Le sens est plus fort et plus spécifique qu’aujourd’hui ; c’est l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu pour les mystiques, l’amour de soi-même et de toutes choses pour soi, selon La Rochefoucauld. On l’appelle aussi “cupidité”, donnant à ce dernier mot un sens qu’il n’a plus du tout aujourd’hui. Voyez par exemple les Moralistes du XVIIe siècle de Jean Lafond. Remarquez comme cette fable aborde une question politique sous l’angle de la morale, et vous aurez mieux compris l’esprit classique.
(2) Conformément au proverbe Asinus asinum fricat (l’âne gratte l’âne), dont l’apologue conté par le singe est une amplification.
(3) Lambert : Le fameux chanteur et compositeur Michel Lambert (1610-1696), le beau-père de Lully. La Fontaine l’admirait beaucoup (voir le Songe de Vaux)
(4) Un fat : un sot. Là encore, le sens a évolué depuis l’époque classique.

Musique : Buxtehude, sonate op. I n° 2. Ensemble Vermillian. Disponible à Magnatune.

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Charles Perrault - Peau d’Âne (2)

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La princesse ainsi travestie
De chez la sage fée à peine fut sortie,
Pendant la fraîcheur du matin,
Que le prince qui pour la fête
De son heureux hymen s’apprête,
Apprend tout effrayé son funeste destin.
Il n’est point de maison, de chemin, d’avenue
Qu’on ne parcoure promptement;
Mais on s’agite vainement,
On ne peut deviner ce qu’elle est devenue.

Partout se répandit un triste et noir chagrin;
Plus de noces, plus de festin,
Plus de tarte, plus de dragées;
Les dames de la cour, toutes découragées,
N’en dînèrent point la plupart;
Mais du curé sur tout la tristesse fut grande,
Car il en déjeuna fort tard,
Et qui pis est n’eut point d’offrande.

L’infante cependant poursuivait son chemin,
Le visage couvert d’une vilaine crasse;
A tous passants elle tendait la main,
Et tâchait pour servir de trouver une place;
Mais les moins délicats et les plus malheureux
La voyant si maussade et si pleine d’ordure,
Ne voulaient écouter ni retirer chez eux
Une si sale créature.
Elle alla donc bien loin, bien loin, encore plus loin.
Enfin elle arriva dans une métairie
Où la fermière avait besoin
D’une souillon, dont l’industrie
Allât jusqu’à savoir bien laver des torchons
Et nettoyer l’auge aux cochons.

On la mit dans un coin au fond de la cuisine
Où les valets, insolente vermine,
Ne faisaient que la tirailler,
La contredire et la railler;
Ils ne savaient quelle pièce lui faire,
La harcelant à tout propos;
Elle était la butte ordinaire
De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots.

Elle avait le dimanche un peu plus de repos
Car, ayant du matin fait sa petite affaire,
Elle entrait dans sa chambre et tenant son huis clos,
Elle se décrassait, puis ouvrait sa cassette,
Mettait proprement sa toilette,
Rangeait dessus ses petits pots.
Devant son grand miroir, contente et satisfaite,
De la lune tantôt la robe elle mettait,
Tantôt celle où le feu du soleil éclatait,
Tantôt la belle robe bleue
Que tout l’azur des cieux ne saurait égaler,
Avec ce chagrin seul que leur traînante queue
Sur le plancher trop court ne pouvait s’étaler.
Elle aimait à se voir jeune, vermeille et blanche
Et plus brave cent fois que nulle autre n’était;
Ce doux plaisir la sustentait
Et la menait jusqu’à l’autre dimanche.

J’oubliais de dire en passant
Qu’en cette grande métairie
D’un roi magnifique et puissant
Se faisait la ménagerie,
Que là, poules de barbarie,
Râles, pintades, cormorans,
Oisons musqués, canes petières
Et mille autres oiseaux de bizarres manières,
Entre eux presque tous différents,
Remplissaient à l’envie dix cours toutes entières.

Le fils du roi dans ce charmant séjour
Venait souvent au retour de la chasse
Se reposer, boire à la glace
Avec les seigneurs de sa cour.
Tel ne fut point le beau céphale :
Son air était royal, sa mine martiale
Propre à faire trembler les plus fiers bataillons.
Peau d’Ane de fort loin le vit avec tendresse,
Et reconnut par cette hardiesse
Que sous sa crasse et ses haillons
Elle gardait encore le coeur d’une princesse.
“Qu’il a l’air grand, quoiqu’il l’ait négligé,
Qu’il est aimable, disait-elle,
Et que bienheureuse est la belle
A qui son coeur est engagé !
D’une robe de rien s’il m’avait honorée,
Je m’en trouverais plus parée
Que de toutes celles que j’ai.”

Un jour le jeune prince errant à l’aventure
De basse-cour en basse-cour,
Passa dans une allée obscure
Où de Peau d’Ane était l’humble séjour.
Par hasard il mit l’oeil au trou de la serrure :
Comme il était fête ce jour,
Elle avait pris une riche parure
Et ses superbes vêtements
Qui, tissus de fin or et de gros diamants,
Egalaient du soleil la clarté la plus pure.
Le prince au gré de son désir
La contemple et ne peut qu’à peine,
En la voyant, reprendre haleine,
Tant il est comblé de plaisir.
Quels que soient les habits, la beauté du visage,
Son beau tour, sa vive blancheur,
Ses traits fins, sa jeune fraîcheur
Le touchent cent fois davantage;
Mais un certain air de grandeur,
Plus encore une sage et modeste pudeur,
Des beautés de son âme assuré témoignage,
S’emparèrent de tout son coeur.

Trois fois, dans la chaleur du feu qui le transporte,
Il voulut enfoncer la porte;
Mais croyant voir une divinité,
Trois fois par le respect son bras fut arrêté.

Dans le palais, pensif il se retire,
Et la nuit et le jour il soupire;
Il ne veut plus aller au bal
Quoiqu’on soit dans le carnaval.
Il hait la chasse, il hait la comédie,
Il n’a plus d’appétit, tout lui fait mal au coeur;
Et le fond de sa maladie
Est une triste et mortelle langueur.

Il s’enquit quelle était cette nymphe admirable
Qui demeurait dans une basse-cour
Au fond d’une allée effroyable,
Où l’on ne voit goutte en plein jour.
“C’est, lui dit-on, Peau d’Ane, en rien nymphe ni belle
Et que Peau d’Ane l’on appelle,
A cause de la peau qu’elle met sur son cou;
De l’amour c’est le vrai remède,
La bête en un mot la plus laide,
Qu’on puisse voir après le loup.”
On a beau dire, il ne saurait le croire;
Les traits que l’amour a tracés,
Toujours présents à sa mémoire,
N’en seront jamais effacés.

Cependant la reine sa mère,
Qui n’a que lui d’enfant, pleure et se désespère;
De déclarer son mal elle le presse en vain,
Il gémit, il pleure, il soupire,
Il ne dit rien, si ce n’est qu’il désire
Que Peau d’Ane lui fasse un gâteau de sa main;
Et la mère ne sait ce que son fils veut dire.
“O ciel ! Madame, lui dit-on,
Cette Peau d’Ane est une noire taupe
Plus vilaine encore et plus gaupe
Que le plus sale marmiton.
– N’importe, dit la reine, il faut le satisfaire,
Et c’est à cela seul que nous devons songer.”
Il aurait eu de l’or, tant l’aimait cette mère,
S’il en avait voulu manger.

Peau d’Ane donc prend sa farine
Qu’elle avait fait bluter exprès
Pour rendre sa pâte plus fine,
Son sel, son beurre et ses oeufs frais;
Et pour bien faire sa galette,
S’enferme seule en sa chambrette.
D’abord elle se décrassa
Les mains, les bras et le visage,
Et prit un corps d’argent que vite elle laça
Pour dignement faire l’ouvrage
Qu’aussitôt elle commença.

On dit qu’en travaillant un peu trop à la hâte,
De son doigt par hasard il tomba dans la pâte
Un de ses anneaux de grand prix;
Mais ceux qu’on tient savoir le fin de cette histoire
Assurent que par elle exprès il y fut mis;
Et pour moi franchement, je l’oserais bien croire,
Fort sûr que, quand le prince à sa porte aborda
Et par le trou la regarda,
Elle s’en était aperçue.
Sur ce point la femme est si drue,
Et son oeil va si promptement,
Qu’on ne peut la voir un moment
Qu’elle ne sache qu’on l’a vue.
Je suis bien sûr encore, et j’en ferais serment,
Qu’elle ne douta point que de son jeune amant
La bague ne fût bien reçue.

On ne pétrit jamais un si friand morceau,
Et le prince trouva la galette si bonne
Qu’il ne s’en fallut rien que d’une faim gloutonne
Il n’avalât aussi l’anneau.
Quand il en vit l’émeraude admirable,
Et du jonc d’or le cercle étroit
Qui marquait la forme du doigt,
Son coeur en fut touché d’une joie incroyable;
Sous son chevet il le mit à l’instant,
Et son mal toujours augmentant,
Les médecins sages d’expérience,
En le voyant maigrir de jour en jour,
Jugèrent tous, par leur grande science,
Qu’il était malade d’amour.

Comme l’hymen, quelque mal qu’on ne dise,
Est un remède exquis pour cette maladie,
On conclut à le marier;
Il s’en fit quelque temps prier,
Puis dit : “Je le veux bien, pourvu que l’on me donne
En mariage la personne
Pour qui cet anneau sera bon.”
A cette bizarre demande,
De la reine et du roi la surprise fut grande;
Mais il était si mal qu’on n’osa dire non.

Voilà donc qu’on se met en quête
De celle que l’anneau, sans nul égard du sang,
Doit placer dans un si haut rang;
Il n’en est point qui ne s’apprête
A venir présenter son doigt,
Ni qui veuille céder son droit.
Le bruit ayant couru que pour prétendre au prince,
Il faut avoir le doigt bien mince,
Tout charlatan, pour être bienvenu,
Dit qu’il a le secret de le rendre menu.
L’une, en suivant son bizarre caprice,
Comme une rave le ratisse;
L’autre en coupe un petit morceau;
Une autre en le pressant croit qu’elle le rapetisse;
Et l’autre, avec de certaine eau,
Pour le rendre moins gros en fait tomber la peau;
Il n’est enfin point de manoeuvre
Qu’une dame ne mette en oeuvre,
Pour faire que son doigt cadre bien à l’anneau.

L’essai fut commencé par les jeunes princesses,
Les marquises et les duchesses;
Mais leurs doigts, quoique délicats,
Étaient trop gros et n’entraient pas.
Les comtesses, et les baronnes,
Et toutes les nobles personnes,
Comme elles tour à tour présentèrent leur main
Et la présentèrent en vain.

Ensuite vinrent les grisettes,
Dont les jolis et menus doigts,
Car il en est de très bien faites,
Semblèrent à l’anneau s’ajuster quelquefois.
Mais la bague, toujours trop petite ou trop ronde,
D’un dédain presque égal rebutait tout le monde.

Il fallut en venir enfin
Aux servantes, aux cuisinières,
Aux tortillons, aux dindonnières,
En un mot à tout le fretin,
Dont les rouges et noires pattes,
Non moins que les mains délicates,
Espéraient un heureux destin.
Il s’y présenta mainte fille
Dont le doigt, gros et ramassé,
Dans la bague du prince eût aussi peu passé
Qu’un câble au travers d’une aiguille.

On crut enfin que c’était fait,
Car il ne restait en effet
Que la pauvre Peau d’Ane au fond de la cuisine.
Mais comment croire, disait-on,
Qu’à régner le Ciel la destine ?
Le prince dit : “Et pourquoi non ?
Qu’on la fasse venir.” Chacun se prit à rire,
Criant tout haut : “Que veut-on dire.
De faire entrer ici cette sale guenon ?”
Mais lorsqu’elle tira de dessous sa peau noire
Une petite main qui semblait de l’ivoire
Qu’un peu de pourpre a coloré,
Et que de la bague fatale,
D’une justesse sans égale.
Son petit doigt fut entouré,
La cour fut dans une surprise
Qui ne peut pas être comprise.

On la menait au roi dans ce transport subit;
Mais elle demanda qu’avant que de paraître
Devant son seigneur et son maître,
On lui donnât le temps de prendre un autre habit.
De cet habit, pour la vérité dire,
De tous côtés on s’apprêtait à rire;
Mais lorsqu’elle arriva dans les appartements,
Et qu’elle eut traversé les salles
Avec ses pompeux vêtements
Dont les riches beautés n’eurent jamais d’égales;
Que ses aimables cheveux blonds
Mêlés de diamants, dont la vive lumière
En faisait autant de rayons,
Que ses yeux bleus, grands, doux et longs,
Qui pleins d’une majesté fière
Ne regardent jamais sans plaire et sans blesser,
Et que sa taille enfin si menue et si fine
Qu’avecque ses deux mains on eût pu l’embrasser,
Montrèrent leurs appâts et leur grâce divine :
Des dames de la cour, et de leurs ornements
Tombèrent tous les doux agréments (1).

Dans la joie et le bruit de toute l’assemblée,
Le bon roi ne se sentait pas
De voir sa bru posséder tant d’appâts;
La reine en était affolée,
Et le prince son cher amant,
De cent plaisirs l’âme comblée,
Succombait sous le poids de son ravissement.

Pour l’hymen aussitôt chacun prit ses mesures.
Le monarque en pria tous les rois d’alentour,
Qui, tous brillants de diverses parures,
Quittèrent leurs Etats pour être à ce grand jour.
On en vit arriver des climats de l’aurore,
Montés sur de grands éléphants;
Il en vint du rivage more,
Qui, plus noirs et plus laids encore,
Faisaient peur aux petits enfants;
Enfin de tous les coins du monde,
Il en débarque et la cour en abonde.

Mais nul prince, nul potentat,
N’y parut avec tant d’éclat
Que le père de l’épousée,
Qui d’elle autrefois amoureux
Avait avec le temps purifié les feux
Dont son âme était embrasée.
Il en avait banni tout désir criminel,
Et de cette odieuse flamme
Le peu qui restait dans son âme
N’en rendait que plus vif son amour paternel.

Dès qu’il la vit : “Que béni soit le Ciel
Qui veut bien que je te revoie,
Ma chère enfant”, dit-il et, tout pleurant de joie,
Courut tendrement l’embrasser;
Chacun à son bonheur voulut s’intéresser,
Et le futur époux était ravi d’apprendre
Que d’un roi si puissant il devenait le gendre.

Dans ce moment la marraine arriva
Qui raconta toute l’histoire,
Et par son récit acheva
De combler Peau d’Ane de gloire.

Il n’est pas malaisé de voir
Que le but de ce conte est qu’un enfant apprenne
Qu’il vaut mieux s’exposer à la plus rude peine
Que de manquer à son devoir;
Que la vertu peut être infortunée,
Mais qu’elle est toujours couronnée;

Que contre un fol amour et ses fougueux transports
La raison la plus forte est une faible digue,
Et qu’il n’est point de si riches trésors
Dont un amant ne soit prodigue;

Que de l’eau claire et du pain bis
Suffisent pour la nourriture
De toute jeune créature.
Pourvu qu’elle ait de beaux habits;
Que sous le ciel il n’est point de femelle
Qui ne s’imagine être belle,
Et qui souvent ne s’imagine encore
Que si des trois beautés la fameuse querelle
S’était démêlée avec elle, elle aurait eu la pomme d’or.

Le conte de Peau d’Ane est difficile à croire;
Mais tant que dans le monde on aura des enfants
Des mères et des mères-grands,
On en gardera la mémoire.

Mais leurs doigts, quoique délicats, Étaient trop gros et n’entraient pas…

(1) Je n’ai pas osé corriger ce vers, qui est évidemment faux (9 syllabes). Une correction naturelle, qu’on fait souvent, serait “Tombèrent tous les agréments”. Mais, erreur de Perrault ou de l’imprimeur, on se demande alors d’où vient “doux”. Je pencherais plutôt pour un décasyllabe : “Tombèrent tous les plus doux agréments”, qui n’ôterait rien à ce qui est écrit, et nous épargnerait la peine d’entendre un vers boiteux.

Cette lecture est le fruit d’une collaboration avec mon ami Yaël Briswalter, qui a fait la ponctuation musicale sur la lecture que je lui ai envoyée. Elle est publiée simultanément sur le podcast de Lettres de l’Académie de Grenoble et sur la Voix du Savoir. L’enregistrement ne comporte pas d’effets sonores pendant la lecture comme ceux que j’ai faits précédemment. Le fichier est de type m4a (AAC Apple) avec une ressource graphique incluse. Si vous lisez le fichier avec Quicktime, un diaporama des illustrations de Gustave Doré défilera pendant la lecture. Vous pouvez obtenir le même résultat avec MPlayer : le démarrage sera plus rapide. Sous Linux, on se passe allègrement de Microsoft et d’Apple : utilisez MPlayer ou Xine (avec le codec AAC libquicktime-faac) via l’interface KMPlayer par exemple.

Le lecteur du site ne prend pas en charge le m4a : cliquez ici ou sur les liens ci-dessous pour écouter ou télécharger.

François Collard

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Charles Perrault - Riquet à la houppe

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Conte

riquet.jpg

Il était une fois une Reine qui accoucha d’un fils, si laid et si mal fait, qu’on douta longtemps s’il avait forme humaine. Une Fée qui se trouva à sa naissance assura qu’il ne laisserait pas d’être aimable, parce qu’il aurait beaucoup d’esprit; elle ajouta même qu’il pourrait, en vertu du don qu’elle venait de lui faire, donner autant d’esprit qu’il en aurait à la personne qu’il aimerait le mieux. Tout cela consola un peu la pauvre Reine, qui était bien affligée d’avoir mis au monde un si vilain marmot. Il est vrai que cet enfant ne commença pas plus tôt à parler qu’il dit mille jolies choses, et qu’il avait dans toutes ses actions je ne sais quoi de si spirituel, qu’on en était charmé. J’oubliais de dire qu’il vint au monde avec une petite houppe de cheveux sur la tête, ce qui fit qu’on le nomma Riquet à la houppe, car Riquet était le nom de la famille.

Au bout de sept ou huit ans la Reine d’un Royaume voisin accoucha de deux filles. La première qui vint au monde était plus belle que le jour: la Reine en fut si aise, qu’on appréhenda que la trop grande joie qu’elle en avait ne lui fît mal. La même Fée qui avait assisté à la naissance du petit Riquet à la houppe était présente, et pour modérer la joie de la Reine, elle lui déclara que cette petite Princesse n’aurait point d’esprit, et qu’elle serait aussi stupide qu’elle était belle. Cela mortifia beaucoup la Reine; mais elle eut quelques moments après un bien plus grand chagrin, car la seconde fille dont elle accoucha se trouva extrêmement laide. “Ne vous affligez point tant, Madame, lui dit la Fée; votre fille sera récompensée d’ailleurs, et elle aura tant d’esprit, qu’on ne s’apercevra presque pas qu’il lui manque de la beauté. - Dieu le veuille, répondit la Reine; mais n’y aurait-il point moyen de faire avoir un peu d’esprit à l’aînée qui est si belle? - Je ne puis rien pour elle, Madame, du côté de l’esprit, lui dit la Fée, mais je puis tout du côté de la beauté; et comme il n’y a rien que je ne veuille faire pour votre satisfaction, je vais lui donner pour don de pouvoir rendre beau ou belle la personne qui lui plaira.” A mesure que ces deux Princesses devinrent grandes, leurs perfections crûrent aussi avec elles, et on ne parlait partout que de la beauté de l’aînée, et de l’esprit de la cadette. Il est vrai aussi que leurs défauts augmentèrent beaucoup avec l’âge. La cadette enlaidissait à vue d’oeil, et l’aînée devenait plus stupide de jour en jour. Ou elle ne répondait rien à ce qu’on lui demandait, ou elle disait une sottise. Elle était avec cela si maladroite qu’elle n’eût pu ranger quatre Porcelaines sur le bord d’une cheminée sans en casser une, ni boire un verre d’eau sans en répandre la moitié sur ses habits. Quoique la beauté soit un grand avantage dans une jeune personne, cependant la cadette l’emportait presque toujours sur son aînée dans toutes les Compagnies. D’abord on allait du côté de la plus belle pour la voir et pour l’admirer, mais bientôt après, on allait à celle qui avait le plus d’esprit, pour lui entendre dire mille choses agréables; et on était étonné qu’en moins d’un quart d’heure l’aînée n’avait plus personne auprès d’elle, et que tout le monde s’était rangé autour de la cadette. L’aînée, quoique fort stupide, le remarqua bien, et elle eût donné sans regret toute sa beauté pour avoir la moitié de l’esprit de sa soeur. La Reine, toute sage qu’elle était, ne put s’empêcher de lui reprocher plusieurs fois sa bêtise, ce qui pensa faire mourir de douleur cette pauvre Princesse. Un jour qu’elle s’était retirée dans un bois pour y plaindre son malheur, elle vit venir à elle un petit homme fort laid et fort désagréable, mais vêtu très magnifiquement. C’était le jeune Prince Riquet à la houppe, qui étant devenu amoureux d’elle sur ses Portraits qui couraient par tout le monde, avait quitté le Royaume de son père pour avoir le plaisir de la voir et de lui parler. Ravi de la rencontrer ainsi toute seule, il l’aborde avec tout le respect et toute la politesse imaginable. Ayant remarqué, après lui avoir fait les compliments ordinaires, qu’elle était fort mélancolique, il lui dit: “Je ne comprends point, Madame, comment une personne aussi belle que vous l’êtes peut être aussi triste que vous le paraissez; car, quoique je puisse me vanter d’avoir vu une infinité de belles personnes, je puis dire que je n’en ai jamais vu dont la beauté approche de la vôtre. - Cela vous plaît à dire, Monsieur”, lui répondit la Princesse, et en demeure là. “La beauté, reprit Riquet à la houppe, est un si grand avantage qu’il doit tenir lieu de tout le reste; et quand on le possède, je ne vois pas qu’il y ait rien qui puisse nous affliger beaucoup. - J’aimerais mieux, dit la Princesse, être aussi laide que vous et avoir de l’esprit, que d’avoir de la beauté comme j’en ai, et être bête autant que je le suis. - Il n’y a rien, Madame, qui marque davantage qu’on a de l’esprit, que de croire n’en pas avoir, et il est de la nature de ce bien-là, que plus on en a, plus on croit en manquer. - Je ne sais pas cela, dit la Princesse, mais je sais bien que je suis fort bête, et c’est de là que vient le chagrin qui me tue. - Si ce n’est que cela, Madame, qui vous afflige, je puis aisément mettre fin à votre douleur. - Et comment ferez-vous? dit la Princesse. - J’ai le pouvoir, Madame, dit Riquet à la houppe, de donner de l’esprit autant qu’on en saurait avoir à la personne que je dois aimer le plus, et comme vous êtes, Madame, cette personne, il ne tiendra qu’à vous que vous n’ayez autant d’esprit qu’on en peut avoir, pourvu que vous vouliez bien m’épouser.” La Princesse demeura toute interdite, et ne répondit rien. “Je vois, reprit Riquet à la houppe, que cette proposition vous fait de la peine, et je ne m’en étonne pas; mais je vous donne un an tout entier pour vous y résoudre.” La Princesse avait si peu d’esprit, et en même temps une si grande envie d’en avoir, qu’elle s’imagina que la fin de cette année ne viendrait jamais; de sorte qu’elle accepta la proposition qui lui était faite. Elle n’eut pas plus tôt promis à Riquet à la houppe qu’elle l’épouserait dans un an à pareil jour, qu’elle se sentit tout autre qu’elle n’était auparavant; elle se trouva une facilité incroyable à dire tout ce qui lui plaisait, et à le dire d’une manière fine, aisée et naturelle. Elle commença dès ce moment une conversation galante et soutenue avec Riquet à la houppe, où elle brilla d’une telle force que Riquet à la houppe crut lui avoir donné plus d’esprit qu’il ne s’en était réservé pour lui-même. Quand elle fut retournée au Palais, toute la Cour ne savait que penser d’un changement si subit et si extraordinaire, car autant qu’on lui avait ouï dire d’impertinences auparavant, autant lui entendait-on dire des choses bien sensées et infiniment spirituelles. Toute la Cour en eut une joie qui ne se peut imaginer; il n’y eut que sa cadette qui n’en fut pas bien aise, parce que n’ayant plus sur son aînée l’avantage de l’esprit, elle ne paraissait plus auprès d’elle qu’une Guenon fort désagréable. Le Roi se conduisait par ses avis, et allait même quelquefois tenir le Conseil dans son Appartement. Le bruit de ce changement s’étant répandu, tous les jeunes Princes des Royaumes voisins firent leurs efforts pour s’en faire aimer, et presque tous la demandèrent en Mariage; mais elle n’en trouvait point qui eût assez d’esprit, et elle les écoutait tous sans s’engager à pas un d’eux. Cependant il en vint un si puissant, si riche, si spirituel et si bien fait, qu’elle ne put s’empêcher d’avoir de la bonne volonté pour lui. Son père s’en étant aperçu lui dit qu’il la faisait la maîtresse sur le choix d’un Epoux, et qu’elle n’avait qu’à se déclarer. Comme plus on a d’esprit et plus on a de peine à prendre une ferme résolution sur cette affaire, elle demanda, après avoir remercié son père, qu’il lui donnât du temps pour y penser. Elle alla par hasard se promener dans le même bois où elle avait trouvé Riquet à la houppe, pour rêver plus commodément à ce qu’elle avait à faire. Dans le temps qu’elle se promenait, rêvant profondément, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont et viennent et qui agissent. Ayant prêté l’oreille plus attentivement, elle ouït que l’un disait: “Apporte-moi cette marmite”; l’autre: “Donne-moi cette chaudière”; l’autre: “Mets du bois dans ce feu.” La terre s’ouvrit dans le même temps, et elle vit sous ses pieds comme une grande Cuisine pleine de Cuisiniers, de Marmitons et de toutes sortes d’Officiers nécessaires pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou trente Rôtisseurs, qui allèrent se camper dans une allée du bois autour d’une table fort longue, et qui tous, la lardoire à la main, et la queue de Renard sur l’oreille, se mirent à travailler en cadence au son d’une Chanson harmonieuse. La Princesse, étonnée de ce spectacle, leur demanda pour qui ils travaillaient. “C’est, Madame, lui répondit le plus apparent de la bande, pour le Prince Riquet à la houppe, dont les noces se feront demain.” La Princesse encore plus surprise qu’elle ne l’avait été, et se ressouvenant tout à coup qu’il y avait un an qu’à pareil jour elle avait promis d’épouser le Prince Riquet à la houppe, pensa tomber de son haut. Ce qui faisait qu’elle ne s’en souvenait pas, c’est que, quand elle fit cette promesse, elle était une bête, et qu’en prenant le nouvel esprit que le Prince lui avait donné, elle avait oublié toutes ses sottises. Elle n’eut pas fait trente pas en continuant sa promenade, que Riquet à la houppe se présenta à elle, brave, magnifique, et comme un Prince qui va se marier. “Vous me voyez, dit-il, Madame, exact à tenir ma parole, et je ne doute point que vous ne veniez ici pour exécuter la vôtre, et me rendre, en me donnant la main, le plus heureux de tous les hommes. - Je vous avouerai franchement, répondit la Princesse, que je n’ai pas encore pris ma résolution là-dessus, et que je ne crois pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la souhaitez. - Vous m’étonnez, Madame, lui dit Riquet à la houppe. - Je le crois, dit la Princesse, et assurément si j’avais affaire à un brutal, à un homme sans esprit, je me trouverais bien embarrassée. Une Princesse n’a que sa parole, me dirait-il, et il faut que vous m’épousiez, puisque vous me l’avez promis; mais comme celui à qui je parle est l’homme du monde qui a le plus d’esprit, je suis sûre qu’il entendra raison. Vous savez que, quand je n’étais qu’une bête, je ne pouvais néanmoins me résoudre à vous épouser; comment voulez-vous qu’ayant l’esprit que vous m’avez donné, qui me rend encore plus difficile en gens que je n’étais, je prenne aujourd’hui une résolution que je n’ai pu prendre dans ce temps-là? Si vous pensiez tout de bon à m’épouser, vous avez eu grand tort de m’ôter ma bêtise, et de me faire voir plus clair que je ne voyais. - Si un homme sans esprit, répondit Riquet à la houppe, serait bien reçu, comme vous venez de le dire, à vous reprocher votre manque de parole, pourquoi voulez-vous, Madame, que je n’en use pas de même, dans une chose où il y va de tout le bonheur de ma vie? Est-il raisonnable que les personnes qui ont de l’esprit soient d’une pire condition que ceux qui n’en ont pas? Le pouvez-vous prétendre, vous qui en avez tant, et qui avez tant souhaité d’en avoir? Mais venons au fait, s’il vous plaît. A la réserve de ma laideur, y a-t-il quelque chose en moi qui vous déplaise? Etes-vous mal contente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur, et de mes manières? - Nullement, répondit la Princesse, j’aime en vous tout ce que vous venez de me dire. - Si cela est ainsi, reprit Riquet à la houppe, je vais être heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable de tous les hommes. - Comment cela se peut-il faire? lui dit la Princesse. - Cela se fera, répondit Riquet à la houppe, si vous m’aimez assez pour souhaiter que cela soit; et afin, Madame, que vous n’en doutiez pas, sachez que la même Fée qui au jour de ma naissance me fit le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qu’il me plairait, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celui que vous aimerez, et à qui vous voudrez bien faire cette faveur. - Si la chose est ainsi, dit la Princesse, je souhaite de tout mon coeur que vous deveniez le Prince du monde le plus beau et le plus aimable; et je vous en fais le don autant qu’il est en moi.” La Princesse n’eut pas plus tôt prononcé ces paroles, que Riquet à la houppe parut à ses yeux l’homme du monde le plus beau, le mieux fait et le plus aimable qu’elle eût jamais vu. Quelques-uns assurent que ce ne furent point les charmes de la Fée qui opérèrent, mais que l’amour seul fit cette Métamorphose. Ils disent que la Princesse ayant fait réflexion sur la persévérance de son Amant, sur sa discrétion, et sur toutes les bonnes qualités de son âme et de son esprit, ne vit plus la difformité de son corps, ni la laideur de son visage, que sa bosse ne lui sembla plus que le bon air d’un homme qui fait le gros dos, et qu’au lieu que jusqu’alors elle l’avait vu boiter effroyablement, elle ne lui trouva plus qu’un certain air penché qui la charmait; ils disent encore que ses yeux, qui étaient louches, ne lui en parurent que plus brillants, que leur dérèglement passa dans son esprit pour la marque d’un violent excès d’amour, et qu’enfin son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de Martial et d’Héroïque. Quoi qu’il en soit, la Princesse lui promit sur-le-champ de l’épouser, pourvu qu’il en obtînt le consentement du Roi son Père. Le Roi ayant su que sa fille avait beaucoup d’estime pour Riquet à la houppe, qu’il connaissait d’ailleurs pour un Prince très spirituel et très sage, le reçut avec plaisir pour son gendre. Dès le lendemain les noces furent faites, ainsi que Riquet à la houppe l’avait prévu, et selon les ordres qu’il en avait donnés longtemps auparavant.

MORALITÉ

Ce que l’on voit dans cet écrit,
Est moins un conte en l’air que la vérité même;
Tout est beau dans ce que l’on aime,
Tout ce qu’on aime a de l’esprit.

AUTRE MORALITÉ

Dans un objet où la Nature,
Aura mis de beaux traits, et la vive peinture
D’un teint où jamais l’Art ne saurait arriver,
Tous ces dons pourront moins pour rendre un coeur sensible,
Qu’un seul agrément invisible
Que l’Amour y fera trouver.

La musique vient de Incompetech, et de Magnatune, excellent site de musique en ligne, dont la licence autorise la diffusion et l’utilisation sur les podcasts gratuits.

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Charles Perrault - Peau d’Âne (1)

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Premier véritable conte écrit par Perrault, Peau d’Àne est publié en 1694 ave deux autres “contes en vers”, Grisélidis, qui est en fait une nouvelle inspirée de l’histoire de Griselda et du marquis de Saluces, centième nouvelle du Décaméron, et Les souhaits ridicules, une sorte de fabliau. On connaît plutôt cette histoire dans une assez fade version en prose anonyme de 1781 : c’est celle qu’a illustrée Gustave Doré pour l’édition Hetzel. Si l’on fait le petit effort d’accepter les vers, on constatera que la version de Perrault est préférable.

À Madame la Marquise de L***

Il est des gens de qui l’esprit guindé,
Sous un front jamais déridé,
Ne souffre, n’approuve et n’estime
Que le pompeux et le sublime.
Pour moi, j’ose poser en fait
Qu’en de certains moments l’esprit le plus parfait
Peut aimer sans rougir jusqu’aux marionnettes;
Et qu’il est des temps et des lieux
Où le grave et le sérieux
Ne valent pas d’agréables sornettes.
Pourquoi faut-il s’émerveiller
Que la raison la mieux sensée,
Lasse souvent de trop veiller,
Par des contes d’ogre et de fée
Ingénieusement bercée,
Prenne plaisir à sommeiller ?

Sans craindre donc qu’on me condamne
De mal employer mon loisir,
Je vais, pour contenter votre juste désir,
Vous conter tout au long l’histoire de Peau d’Ane.

Il était une fois un roi,
Le plus grand qui fût sur la terre,
Aimable en paix, terrible en guerre,
Seul enfin comparable à soi.
Ses voisins le craignaient, ses Etats étaient calmes,
Et l’on voyait de toutes parts
Fleurir, à l’ombre de ses palmes,
Et les vertus et les beaux arts.
Son aimable moitié, sa compagne fidèle,
Etait si charmante et si belle,
Avait l’esprit si commode et si doux,
Qu’il était encore avec elle
Moins heureux roi qu’heureux époux.
De leur tendre et chaste hyménée
Plein de douceur et d’agrément,
Avec tant de vertus une fille était née
Qu’ils se consolaient aisément
De n’avoir pas de plus ample lignée.

Dans son vaste et riche palais
Ce n’était que magnificence;
Partout y fourmillait une vive abondance
De courtisans et de valets;
Il avait dans son écurie
Grands et petits chevaux de toutes les façons,
Couverts de beaux caparaçons,
Roides d’or et de broderie;
Mais ce qui surprenait tout le monde en entrant,
C’est qu’au lieu le plus apparent,
Un maître âne étalait ses deux grandes oreilles.
Cette injustice vous surprend,
Mais lorsque vous saurez ses vertus nonpareilles,
Vous ne trouverez pas que l’honneur fût trop grand.

Tel et si net le forma la nature
Qu’il ne faisait jamais d’ordure,
Mais bien beaux écus au soleil
Et Louis de toute manière,
Qu’on allait recueillir sur la blonde litière
Tous les matins à son réveil.

Or le Ciel qui parfois se lasse
De rendre les hommes contents,
Qui toujours à ses biens mêle quelque disgrâce,
Ainsi que la pluie au beau temps,
Permit qu’une âpre maladie
Tout à coup de la reine attaquât les beaux jours.
Partout on cherche du secours,
Mais ni la faculté qui le grec étudie,
Ni les charlatans ayant cours,
Ne purent tous ensemble arrêter l’incendie
Que la fièvre allumait en s’augmentant toujours.
Arrivée à sa dernière heure,
Elle dit au roi son époux :
“Trouvez bon qu’avant que je meure
J’exige une chose de vous :
C’est que s’il vous prenait envie
De vous remarier quand je n’y serai plus…
– Ha ! dit le roi. Ces soins sont superflus,
Je n’y songerai de ma vie,
Soyez en repos là-dessus.
– Je le crois bien. Reprit la reine,
Si j’en prends à témoin votre amour véhément;
Mais pour m’en rendre plus certaine,
Je veux avoir votre serment,
Adouci toutefois par ce tempérament
Que si vous rencontrez une femme plus belle.
Mieux faite et plus sage que moi,
Vous pourrez franchement lui donner votre foi
Et vous marier avec elle.”
Sa confiance en ses attraits
Lui faisait regarder une telle promesse
Comme un serment, surpris avec adresse,
De ne se marier jamais.
Le prince jura donc, les yeux baignés de larmes,
Tout ce que la reine voulut;
La reine entre ses bras mourut,
Et jamais un mari ne fit tant de vacarmes.
A l’ouïr sangloter et les nuits et les jours,
On jugea que son deuil ne lui durerait guère,
Et qu’il pleurait ses défuntes amours
Comme un homme pressé qui veut sortir d’affaire.

On ne se trompa point. Au bout de quelques mois
Il voulut procéder à faire un nouveau choix.
Mais ce n’était pas chose aisée,
Il fallait garder son serment,
Et que la nouvelle épousée
Eût plus d’attraits et d’agrément
Que celle qu’on venait de mettre au monument.

Ni la cour en beautés fertile,
Ni la campagne, ni la ville,
Ni les royaumes d’alentour
Dont on alla faire le tour,
N’en purent fournir une telle;
L’infante seule était plus belle
Et possédait certains tendres appâts
Que la défunte n’avait pas.
Le roi le remarqua lui-même
Et, brûlant d’un amour extrême,
Alla follement s’aviser
Que par cette raison il devait l’épouser.
Il trouva même un casuiste
Qui jugea que le cas se pouvait proposer.
Mais la jeune princesse triste
D’ouïr parler d’un tel amour,
Se lamentait et pleurait nuit et jour.
De mille chagrins l’âme pleine,
Elle alla trouver sa marraine,
Loin, dans une grotte à l’écart
De nacre et de corail richement étoffée.
C’était une admirable fée
Qui n’eut jamais de pareille en son art.
Il n’est pas besoin qu’on vous dise
Ce qu’était une fée en ces bienheureux temps :
Car je suis sûr que votre mie
Vous l’aura dit dès vos plus jeunes ans.

“Je sais, dit-elle, en voyant la princesse,
Ce qui vous fait venir ici,
Je sais de votre coeur la profonde tristesse;
Mais avec moi n’ayez plus de souci :
Il n’est rien qui vous puisse nuire
Pourvu qu’à mes conseils vous vous laissiez conduire.
Votre père, il est vrai, voudrait vous épouser;
Ecouter sa folle demande
Serait une faute bien grande,
Mais sans le contredire on le peut refuser.

Dites-lui qu’il faut qu’il vous donne
Pour rendre vos désirs contents,
Avant qu’à son amour votre coeur s’abandonne,
Une robe qui soit de la couleur du temps.
Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse,
Quoique le Ciel en tout favorise ses voeux,
Il ne pourra jamais accomplir sa promesse.”

Aussitôt la jeune princesse
L’alla dire en tremblant à son père amoureux
Qui, dans le moment, fit entendre
Aux tailleurs les plus importants
Que s’ils ne lui faisaient, sans trop le faire attendre,
Une robe qui fût de la couleur du temps,
Ils pouvaient s’assurer qu’il les ferait tous pendre.

Le second jour ne luisait pas encore
Qu’on apporta la robe désirée;
Le plus beau bleu de l’Empyrée
N’est pas, lorsqu’il est ceint de gros nuages d’or.
D’une couleur plus azurée.
De joie et de douleur l’infante pénétrée
Ne sait que dire, ni comment
Se dérober à son engagement.
“Princesse, demandez-en une,
Lui dit sa marraine tout bas,
Qui, plus brillante et moins commune,
Soit de la couleur de la lune.
Il ne vous la donnera pas.”
A peine la princesse en eut fait la demande,
Que le roi dit à son brodeur :
“Que l’astre de la nuit n’ait pas plus de splendeur,
Et que dans quatre jours sans faute on me la rende.”

Le riche habillement fut fait au jour marqué,
Tel que le roi s’en était expliqué.
Dans les cieux où la nuit a déployé ses voiles,
La lune est moins pompeuse en sa robe d’argent,
Lors même qu’au milieu de son cours diligent
Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.

La princesse, admirant ce merveilleux habit,
Etait à consentir presque délibérée;
Mais, par sa marraine inspirée,
Au prince amoureux elle dit :
“Je ne saurais être contente
Que je n’aie une robe encore plus brillante
Et de la couleur du soleil.”
Le prince qui l’aimait d’un amour sans pareil,
Fit venir aussitôt un riche lapidaire,
Et lui commanda de la faire
D’un superbe tissu d’or et de diamants,
Disant que s’il manquait à le bien satisfaire,
Il le ferait mourir au milieu des tourments.

Le prince fut exempt de s’en donner la peine,
Car l’ouvrier industrieux,
Avant la fin de la semaine,
Fit apporter l’ouvrage précieux,
Si beau, si vif, si radieux,
Que le blond amant de Clymène,
Lorsque sur la voûte des cieux
Dans son char d’or il se promène,
D’un plus brillant éclat n’éblouit pas les yeux.

L’infante que ces dons achèvent de confondre,
A son père, à son roi ne sait plus que répondre.
Sa marraine aussitôt la prenant par la main :
“Il ne faut pas, lui dit-elle à l’oreille,
Demeurer en si beau chemin.
Est-ce une si grande merveille
Que tous ces dons que vous en recevez,
Tant qu’il aura l’âne que vous savez,
Qui d’écus d’or sans cesse emplit sa bourse ?
Demandez-lui la peau de ce rare animal.
Comme il est toute sa ressource,
Vous ne l’obtiendrez pas, ou je raisonne mal.”

Cette fée était bien savante,
Et cependant elle ignorait encore
Que l’amour violent pourvu qu’on le contente,
Compte pour rien l’argent et l’or;
La peau fut galamment aussitôt accordée
Que l’infante l’eut demandée.

Cette peau quand on l’apporta
Terriblement l’épouvanta
Et la fit de son sort amèrement se plaindre.
Sa marraine survint et lui représenta
Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre;
Qu’il faut laisser penser au roi
Qu’elle est tout à fait disposée
A subir avec lui la conjugale loi,
Mais qu’au même moment, seule et bien déguisée,
Il faut qu’elle s’en aille en quelque Etat lointain
Pour éviter un mal si proche et si certain.

“Voici, poursuivit-elle, une grande cassette
Où nous mettrons tous vos habits,
Votre miroir, votre toilette,
Vos diamants et vos rubis.
Je vous donne encor ma baguette;
En la tenant en votre main,
La cassette suivra votre même chemin,
Toujours sous la terre cachée;
Et lorsque vous voudrez l’ouvrir,
A peine mon bâton la terre aura touchée,
Qu’aussitôt à vos yeux elle viendra s’offrir.

Pour vous rendre méconnaissable,
La dépouille de l’âne est un masque admirable.
Cachez-vous bien dans cette peau,
On ne croira jamais, tant elle est effroyable,
Qu’elle renferme rien de beau.

(à suivre)

Cette lecture est le fruit d’une collaboration avec mon ami Yaël Briswalter, qui a fait la ponctuation musicale sur la lecture que je lui ai envoyée. Elle est publiée simultanément sur le podcast de Lettres de l’Académie de Grenoble et sur la Voix du Savoir. L’enregistrement ne comporte pas d’effets sonores pendant la lecture comme ceux que j’ai faits précédemment. Le fichier est de type m4a (AAC Apple) avec une ressource graphique incluse. Si vous lisez le fichier avec Quicktime, un diaporama des illustrations de Gustave Doré défilera pendant la lecture.

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François Collard

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La Fontaine - Le Meunier, son Fils et l’Âne

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À. M. D. M.

La fable qui ouvre le livre III est d’abord un discours familier à l’ami Maucroix, assez “moderne” à mon sens sous la plume de La Fontaine : il y a encore beaucoup à inventer, la fiction (la feinte) offre des possibilités infinies, Malherbe et Racan sont “rivaux d’Horace”, et pourquoi pas La Fontaine et Maucroix ? cette conversation en rapporte une autre, entre Malherbe et Racan ; la fable est un récit enchâssé dans celui de ce dialogue, et le narrateur en est Malherbe ; toute la pièce est en alexandrins à rimes plates.

L’invention des Arts étant un droit d’aînesse,
Nous devons l’Apologue à l’ancienne Grèce.
Mais ce champ ne se peut tellement moissonner
Que les derniers venus n’y trouvent à glaner.
La feinte est un pays plein de terres désertes.
Tous les jours nos Auteurs y font des découvertes.
Je t’en veux dire un trait assez bien inventé ;
Autrefois à Racan Malherbe l’a conté.
Ces deux rivaux d’Horace, héritiers de sa Lyre,
Disciples d’Apollon, nos Maîtres, pour mieux dire,
Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins
(Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins),
Racan commence ainsi : Dites-moi, je vous prie,
Vous qui devez savoir les choses de la vie,
Qui par tous ses degrés avez déjà passé,
Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé,
A quoi me résoudrai-je ? Il est temps que j’y pense.
Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance.
Dois-je dans la Province établir mon séjour,
Prendre emploi dans l’Armée, ou bien charge à la Cour ?
Tout au monde est mêlé d’amertume et de charmes.
La guerre a ses douceurs, l’Hymen a ses alarmes.
Si je suivais mon goût, je saurais où buter ;
Mais j’ai les miens, la cour, le peuple à contenter.
Malherbe là-dessus : Contenter tout le monde !
Ecoutez ce récit avant que je réponde.

J’ai lu dans quelque endroit qu’un Meunier et son fils,
L’un vieillard, l’autre enfant, non pas des plus petits,
Mais garçon de quinze ans, si j’ai bonne mémoire,
Allaient vendre leur Ane, un certain jour de foire.
Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,
On lui lia les pieds, on vous le suspendit ;
Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.
Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre.
Le premier qui les vit de rire s’éclata.
Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ?
Le plus âne des trois n’est pas celui qu’on pense.
Le Meunier à ces mots connaît son ignorance ;
Il met sur pieds sa bête, et la fait détaler.
L’Ane, qui goûtait fort l’autre façon d’aller,
Se plaint en son patois. Le Meunier n’en a cure.
Il fait monter son fils, il suit, et d’aventure
Passent trois bons Marchands. Cet objet leur déplut.
Le plus vieux au garçon s’écria tant qu’il put :
Oh là ! oh ! descendez, que l’on ne vous le dise,
Jeune homme, qui menez Laquais à barbe grise.
C’était à vous de suivre, au vieillard de monter.
— Messieurs, dit le Meunier, il vous faut contenter.
L’enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte,
Quand trois filles passant, l’une dit : C’est grand’honte
Qu’il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,
Tandis que ce nigaud, comme un Evêque assis,
Fait le veau sur son Ane, et pense être bien sage.
— Il n’est, dit le Meunier, plus de Veaux à mon âge :
Passez votre chemin, la fille, et m’en croyez.
Après maints quolibets coup sur coup renvoyés,
L’homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe.
Au bout de trente pas, une troisième troupe
Trouve encore à gloser. L’un dit : Ces gens sont fous,
Le Baudet n’en peut plus ; il mourra sous leurs coups.
Hé quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique !
N’ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ?
Sans doute qu’à la Foire ils vont vendre sa peau.
— Parbleu, dit le Meunier, est bien fou du cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père.
Essayons toutefois, si par quelque manière
Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux.
L’Ane, se prélassant, marche seul devant eux.
Un quidam les rencontre, et dit : Est-ce la mode
Que Baudet aille à l’aise, et Meunier s’incommode ?
Qui de l’âne ou du maître est fait pour se lasser ?
Je conseille à ces gens de le faire enchâsser.
Ils usent leurs souliers, et conservent leur Ane.
Nicolas au rebours, car, quand il va voir Jeanne,
Il monte sur sa bête ; et la chanson le dit.
Beau trio de Baudets ! Le Meunier repartit :
Je suis Ane, il est vrai, j’en conviens, je l’avoue ;
Mais que dorénavant on me blâme, on me loue ;
Qu’on dise quelque chose ou qu’on ne dise rien ;
J’en veux faire à ma tête. Il le fit, et fit bien.

Quant à vous, suivez Mars, ou l’Amour, ou le Prince ;
Allez, venez, courez ; demeurez en Province ;
Prenez femme, Abbaye, Emploi, Gouvernement :
Les gens en parleront, n’en doutez nullement.

Jean de La Fontaine, Fable I, Livre III.

CHANSON DE LA FONTE PR M. MX

Tandis qu’il était avocat,
Il n’a pas fait gain d’un ducat ;
Mais vive le canonicat !
Alleluia !

Il lui rapporte force écus
Qu’il veut offrir au dieu Bacchus,
Ou bien en faire des cocus !
Alleluia !

(poésies diverses de La Fontaine)

La musique vient de Magnatune et Incopmpeteh

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Charles Perrault - La Belle au bois dormant (2)

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Il est clair que La Belle au bois dormant comporte deux histoires : celle de la malédiction suivie du réveil et celle de la belle-mère ogresse. Toutefois, Perrault, en dépit de son appartenance au clan des Modernes, paraît gêné par cette entorse à l’unité d’action, et il est assez difficile de déterminer une coupure nette entre les deux récits, quand l’auteur a mis tous ses soins à les joindre.

Cependant tout le Palais s’était réveillé avec la Princesse; chacun songeait à faire sa charge, et comme ils n’étaient pas tous amoureux, ils mouraient de faim; la Dame d’honneur, pressée comme les autres, s’impatienta, et dit tout haut à la Princesse que la viande (1) était servie. Le Prince aida à la Princesse à se lever; elle était tout habillée et fort magnifiquement; mais il se garda bien de lui dire qu’elle était habillée comme ma mère-grand, et qu’elle avait un collet monté (2); elle n’en était pas moins belle. Ils passèrent dans un Salon de miroirs, et y soupèrent, servis par les Officiers de la Princesse; les Violons et les Hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, quoiqu’il y eût près de cent ans qu’on ne les jouât plus (3); et après soupé, sans perdre de temps, le grand Aumônier les maria dans la Chapelle du Château, et la Dame d’honneur leur tira le rideau: ils dormirent peu, la Princesse n’en avait pas grand besoin, et le Prince la quitta dès le matin pour retourner à la Ville, où son Père devait être en peine de lui. Le Prince lui dit qu’en chassant il s’était perdu dans la forêt, et qu’il avait couché dans la hutte d’un Charbonnier, qui lui avait fait manger du pain noir et du fromage. Le Roi son père, qui était bon homme, le crut, mais sa Mère n’en fut pas bien persuadée, et voyant qu’il allait presque tous les jours à la chasse, et qu’il avait toujours une raison en main pour s’excuser, quand il avait couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus qu’il n’eût quelque amourette: car il vécut avec la Princesse plus de deux ans entiers, et en eut deux enfants, dont le premier, qui fut une fille, fut nommée l’Aurore, et le second un fils, qu’on nomma le Jour, parce qu’il paraissait encore plus beau que sa soeur. La Reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire expliquer, qu’il fallait se contenter dans la vie, mais il n’osa jamais se fier à elle de son secret; il la craignait quoiqu’il l’aimât, car elle était de race Ogresse, et le Roi ne l’avait épousée qu’à cause de ses grands biens; on disait même tout bas à la Cour qu’elle avait les inclinations des Ogres, et qu’en voyant passer de petits enfants, elle avait toutes les peines du monde à se retenir de se jeter sur eux; ainsi le Prince ne voulut jamais rien dire. Mais quand le Roi fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, et qu’il se vit le maître, il déclara publiquement son Mariage, et alla en grande cérémonie quérir la Reine sa femme dans son Château. On lui fit une entrée magnifique dans la Ville Capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfants. Quelque temps après le Roi alla faire la guerre à l’Empereur Cantalabutte son voisin. Il laissa la Régence du Royaume à la Reine sa mère, et lui recommanda fort sa femme et ses enfants: il devait être à la guerre tout l’Été, et dès qu’il fut parti, la Reine-Mère envoya sa Bru et ses enfants à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son Maître d’Hôtel: “Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore. - Ah! Madame, dit le Maître d’Hôtel. - Je le veux, dit la Reine (et elle le dit d’un ton d’Ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche), et je la veux manger à la Sauce-robert.” Ce pauvre homme voyant bien qu’il ne fallait pas se jouer à une Ogresse, prit son grand couteau, et monta à la chambre de la petite Aurore: elle avait pour lors quatre ans, et vint en sautant et en riant se jeter à son col, et lui demander du bonbon. Il se mit à pleurer, le couteau lui tomba des mains, et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau, et lui fit une si bonne sauce que sa Maîtresse l’assura qu’elle n’avait jamais rien mangé de si bon. Il avait emporté en même temps la petite Aurore, et l’avait donnée à sa femme pour la cacher dans le logement qu’elle avait au fond de la basse-cour. Huit jours après la méchante Reine dit à son Maître d’Hôtel: “Je veux manger à mon souper le petit Jour.” Il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l’autre fois; il alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisait des armes avec un gros Singe; il n’avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme qui le cacha avec la petite Aurore, et donna à la place du petit Jour un petit chevreau fort tendre, que l’Ogresse trouva admirablement bon.

Cela était fort bien allé jusque-là; mais un soir cette méchante Reine dit au Maître d’Hôtel: “Je veux manger la Reine à la même sauce que ses enfants.” Ce fut alors que le pauvre Maître d’Hôtel désespéra de la pouvoir encore tromper. La jeune Reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu’elle avait dormi: sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche; et le moyen de trouver dans la Ménagerie une bête aussi dure que cela? Il prit la résolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la Reine, et monta dans sa chambre, dans l’intention de n’en pas faire à deux fois; il s’excitait à la fureur, et entra le poignard à la main dans la chambre de la jeune Reine. Il ne voulut pourtant point la surprendre, et il lui dit avec beaucoup de respect l’ordre qu’il avait reçu de la Reine-Mère. “Faites votre devoir, lui dit-elle, en lui tendant le col; exécutez l’ordre qu’on vous a donné; j’irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants que j’ai tant aimés”; car elle les croyait morts depuis qu’on les avait enlevés sans lui rien dire. “Non, non, Madame, lui répondit le pauvre Maître d’Hôtel tout attendri, vous ne mourrez point, et vous ne laisserez pas d’aller revoir vos chers enfants, mais ce sera chez moi où je les ai cachés, et je tromperai encore la Reine, en lui faisant manger une jeune biche en votre place.” Il la mena aussitôt à sa chambre, où la laissant embrasser ses enfants et pleurer avec eux, il alla accommoder une biche, que la Reine mangea à son soupé, avec le même appétit que si c’eût été la jeune Reine (4). Elle était bien contente de sa cruauté, et elle se préparait à dire au Roi, à son retour, que les loups enragés avaient mangé la Reine sa femme et ses deux enfants.

Un soir qu’elle rôdait à son ordinaire dans les cours et basses-cours du Château pour y halener quelque viande fraîche, elle entendit dans une salle basse le petit Jour qui pleurait, parce que la Reine sa mère le voulait faire fouetter, à cause qu’il avait été méchant, et elle entendit aussi la petite Aurore qui demandait pardon pour son frère. L’Ogresse reconnut la voix de la Reine et de ses enfants, et furieuse d’avoir été trompée, elle commande dès le lendemain au matin, avec une voix épouvantable qui faisait trembler tout le monde, qu’on apportât au milieu de la cour une grande cuve, qu’elle fit remplir de crapauds, de vipères, de couleuvres (5) et de serpents, pour y faire jeter la Reine et ses enfants, le Maître d’Hôtel, sa femme et sa servante: elle avait donné ordre de les amener les mains liées derrière le dos. Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, lorsque le Roi, qu’on n’attendait pas si tôt, entra dans la cour à cheval; il était venu en poste, et demanda tout étonné ce que voulait dire cet horrible spectacle; personne n’osait l’en instruire, quand l’Ogresse, enragée de voir ce qu’elle voyait, se jeta elle-même la tête la première dans la cuve, et fut dévorée en un instant par les vilaines bêtes qu’elle y avait fait mettre. Le Roi ne laissa pas d’en être fâché: elle était sa mère; mais il s’en consola bientôt avec sa belle femme et ses enfants.

MORALITÉ (6)

Attendre quelque temps pour avoir un Époux,
Riche, bien fait, galant et doux,
La chose est assez naturelle,
Mais l’attendre cent ans, et toujours en dormant,
On ne trouve plus de femelle,
Qui dormît si tranquillement.

La Fable semble encor vouloir nous faire entendre,
Que souvent de l’Hymen les agréables noeuds,
Pour être différés, n’en sont pas moins heureux,
Et qu’on ne perd rien pour attendre;
Mais le sexe avec tant d’ardeur,
Aspire à la foi conjugale,
Que je n’ai pas la force ni le coeur,
De lui prêcher cette morale.

(1) la viande : le repas
(2) un collet monté : on voit que Perrault situe l’histoire à son époque ; le collet monté se portait au début du VIIème siècle. L’expression être collet monté survit encore de nos jours.
(3) Remarque encore plus piquante chez le “Moderne” Perrault. Jusqu’à la fin du XVIIIème siècle on n’envisageait gère d’écouter de la musique ancienne. Bach écrivait en 1730 au Conseil de Leipzig : “l’art a beaucoup évolué et le goût s’est définitivement modifié, de telle sorte que la musique ancienne ne sonne plus aussi bien à nos oreilles”. Il eut toutefois la chance que Mozart puis Mendelssohn ne partageassent pas son opinion…
(4) L’ogresse se laisse aisément duper par les trois substitutions ; cela fait voir que ses préférences sont justifiées plus par le vice que par le goût de la chair humaine. À la différence de l’Ogre du Petit Poucet, ses goûts ne la portent pas clairement à l’omophagie.
(5) On prêta longtemps aux crapauds et aux couleuvres des caractères maléfiques justifiés seulement par leur apparence.
(6) Le conteur, comme le fabuliste ou même le dramaturge reste un moraliste au temps de Louis XIV. Morale “galante”, mais peu féministe, qui est assez dans l’esprit de la formation de Perrault. J’ai signalé dans la lecture la rupture de ton par l’intervention d’un clavecin assez “confidentiel” (Chambonnières, suite en sol mineur, Gigue, par Hanneke van Proosdij - Magnatune)

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icon for podpress  Charles Perrault - La Belle au bois dormant (2) [16:55m]: Lire maintenant | Lire en Popup | Télécharger

1 commentaire 16 avril 2007

Charles Perrault - La Belle au bois dormant (1)

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La belle au bois dormant

Conte

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Il était une fois un Roi et une Reine, qui étaient si fâchés de n’avoir point d’enfants, si fâchés qu’on ne saurait dire. Ils allèrent à toutes les eaux du monde; voeux, pèlerinages, menues dévotions, tout fut mis en oeuvre, et rien n’y faisait. Enfin pourtant la Reine devint grosse, et accoucha d’une fille: on fit un beau Baptême; on donna pour Marraines à la petite Princesse toutes les Fées qu’on pût trouver dans le Pays (il s’en trouva sept), afin que chacune d’elles lui faisant un don, comme c’était la coutume des Fées en ce temps-là, la Princesse eût par ce moyen toutes les perfections imaginables. Après les cérémonies du Baptême toute la compagnie revint au Palais du Roi, où il y avait un grand festin pour les Fées. On mit devant chacune d’elles un couvert magnifique, avec un étui d’or massif, où il y avait une cuiller, une fourchette, et un couteau de fin or, garni de diamants et de rubis. Mais comme chacun prenait sa place à table, on vit entrer une vieille Fée qu’on n’avait point priée parce qu’il y avait plus de cinquante ans qu’elle n’était sortie d’une Tour et qu’on la croyait morte, ou enchantée. Le Roi lui fit donner un couvert, mais il n’y eut pas moyen de lui donner un étui d’or massif, comme aux autres, parce que l’on n’en avait fait faire que sept pour les sept Fées. La vieille crut qu’on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents. Une des jeunes Fées qui se trouva auprès d’elle l’entendit, et jugeant qu’elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite Princesse, alla dès qu’on fut sorti de table se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière, et de pouvoir réparer autant qu’il lui serait possible le mal que la vieille aurait fait. Cependant les Fées commencèrent à faire leurs dons à la Princesse. La plus jeune lui donna pour don qu’elle serait la plus belle personne du monde, celle d’après qu’elle aurait de l’esprit comme un Ange, la troisième qu’elle aurait une grâce admirable à tout ce qu’elle ferait, la quatrième qu’elle danserait parfaitement bien, la cinquième qu’elle chanterait comme un Rossignol, et la sixième qu’elle jouerait de toutes sortes d’instruments dans la dernière perfection. Le rang de la vieille Fée étant venu, elle dit, en branlant la tête encore plus de dépit que de vieillesse, que la Princesse se percerait la main d’un fuseau, et qu’elle en mourrait. Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n’y eût personne qui ne pleurât. Dans ce moment la jeune Fée sortit de derrière la tapisserie, et dit tout haut ces paroles: “Rassurez-vous, Roi et Reine, votre fille n’en mourra pas; il est vrai que je n’ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait. La Princesse se percera la main d’un fuseau; mais au lieu d’en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d’un Roi viendra la réveiller.” Le Roi, pour tâcher d’éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussitôt un Edit, par lequel il défendait à toutes personnes de filer au fuseau, ni d’avoir des fuseaux chez soi sur peine de la vie. Au bout de quinze ou seize ans, le Roi et la Reine étant allés à une de leurs Maisons de plaisance, il arriva que la jeune Princesse courant un jour dans le Château, et montant de chambre en chambre, alla jusqu’au haut d’un donjon dans un petit galetas, où une bonne Vieille était seule à filer sa quenouille. Cette bonne femme n’avait point oui parler des défenses que le Roi avait faites de filer au fuseau. “Que faites-vous là, ma bonne femme? dit la Princesse. - Je file, ma belle enfant, lui répondit la vieille qui ne la connaissait pas. - Ah! que cela est joli, reprit la Princesse, comment faites-vous? donnez-moi que je voie si j’en ferais bien autant.” Elle n’eut pas plus tôt pris le fuseau, que comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d’ailleurs l’Arrêt des Fées l’ordonnait ainsi, elle s’en perça la main, et tomba évanouie. La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours: on vient de tous côtés, on jette de l’eau au visage de la Princesse, on la délace, on lui frappe dans les mains, on lui frotte les temples avec de l’eau de la Reine de Hongrie; mais rien ne la faisait revenir. Alors le Roi, qui était monté au bruit, se souvint de la prédiction des Fées, et jugeant bien qu’il fallait que cela arrivât, puisque les Fées l’avaient dit, fit mettre la Princesse dans le plus bel appartement du Palais, sur un lit en broderie d’or et d’argent. On eût dit d’un Ange, tant elle était belle; car son évanouissement n’avait pas ôté les couleurs vives de son teint: ses joues étaient incarnates, et ses lèvres comme du corail; elle avait seulement les yeux fermés, mais on l’entendait respirer doucement, ce qui faisait voir qu’elle n’était pas morte. Le Roi ordonna qu’on la laissât dormir en repos, jusqu’à ce que son heure de se réveiller fût venue. La bonne Fée qui lui avait sauvé la vie, en la condamnant à dormir cent ans, était dans le Royaume de Mataquin, à douze mille lieues de là, lorsque l’accident arriva à la Princesse; mais elle en fut avertie en un instant par un petit Nain, qui avait des bottes de sept lieues (c’était des bottes avec lesquelles on faisait sept lieues d’une seule enjambée). La Fée partit aussitôt, et on la vit au bout d’une heure arriver dans un chariot tout de feu, traîné par des dragons. Le Roi lui alla présenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu’il avait fait; mais comme elle était grandement prévoyante, elle pensa que quand la Princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux Château: voici ce qu’elle fit. Elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce Château (hors le Roi et la Reine), Gouvernantes, Filles d’Honneur, Femmes de Chambre, Gentilshommes, Officier, Maîtres d’Hôtel, Cuisiniers, Marmitons, Galopins, Gardes, Suisses, Pages, Valets de pied; elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les Ecuries, avec les Palefreniers, les gros mâtins de basse-cour, de la petite Pouffe, petite chienne de la Princesse, qui était auprès d’elle sur son lit. Dès qu’elle les eut touchés, ils s’endormirent tous, pour ne se réveiller qu’en même temps que leur Maîtresse, afin d’être tout prêts à la servir quand elle en aurait besoin; les broches mêmes qui étaient au feu toutes pleines de perdrix et de faisans s’endormirent, et le feu aussi. Tout cela se fit en un moment; les Fées n’étaient pas longues à leur besogne. Alors le Roi et la Reine, après avoir baisé leur chère enfant sans qu’elle s’éveillât, sortirent du Château, et firent publier des défenses à qui que ce soit d’en approcher. Ces défenses n’étaient pas nécessaires, car il crût dans un quart d’heure tout autour du parc une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d’épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n’y aurait pu passer: en sorte qu’on ne voyait plus que le haut des Tours du Château, encore n’était-ce que de bien loin. On ne douta point que la Fée n’eût encore fait là un tour de son métier, afin que la Princesse, pendant qu’elle dormirait, n’eût rien à craindre des Curieux.
Au bout de cent ans, le Fils du Roi qui régnait alors, et qui était d’une autre famille que la Princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c’était que des Tours qu’il voyait au-dessus d’un grand bois fort épais; chacun lui répondit selon qu’il en avait ouï parler. Les uns disaient que c’était un vieux Château où il revenait des Esprits; les autres que tous les Sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat. La plus commune opinion était qu’un Ogre y demeurait, et que là il emportait tous les enfants qu’il pouvait attraper, pour les pouvoir manger à son aise, et sans qu’on le pût suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois. Le Prince ne savait qu’en croire, lorsqu’un vieux Paysan prit la parole, et lui dit: “Mon Prince, il y a plus de cinquante ans que j’ai ouï dire à mon père qu’il y avait dans ce Château une Princesse, la plus belle du monde; qu’elle y devait dormir cent ans, et qu’elle serait réveillée par le fils d’un Roi, à qui elle était réservée.” Le jeune Prince, à ce discours, se sentit tout de feu; il crut sans balancer qu’il mettrait fin à un si belle aventure; et poussé par l’amour et par la gloire, il résolut de voir sur-le-champ ce qui en était. A peine s’avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s’écartèrent d’elles-mêmes pour le laisser passer: il marche vers le Château qu’il voyait au bout d’une grande avenue où il entra, et ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l’avait pu suivre, parce que les arbres s’étaient rapprochés dès qu’il avait été passé. Il ne laissa pas de continuer son chemin: un Prince jeune et amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande avant-cour où tout ce qu’il vit d’abord était capable de le glacer de crainte: c’était un silence affreux, l’image de la mort s’y présentait partout, et ce n’était que des corps étendus d’hommes et d’animaux, qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien au nez bourgeonné et à la face vermeille des Suisses, qu’ils n’étaient qu’endormis, et leurs tasses où il y avait encore quelques gouttes de vin montraient assez qu’ils s’étaient endormis en buvant. Il passe une grande cour pavée de marbre, il monte l’escalier, il entre dans la salle des Gardes qui étaient rangés en haie, la carabine sur l’épaule, et ronflants de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres pleines de Gentilshommes et de Dames, dormants tous, les uns debout, les autres assis; il entre dans une chambre toute dorée, et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu’il eût jamais vu: une Princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l’éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin. Il s’approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d’elle. Alors comme la fin de l’enchantement était venue, la Princesse s’éveilla; et le regardant avec des yeux plus tendres qu’une première vue ne semblait le permettre: “Est-ce vous, mon Prince? lui dit-elle, vous vous êtes bien fait attendre.” Le Prince charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance; il l’assura qu’il l’aimait plus que lui-même. Ses discours furent mal rangés, ils en plurent davantage; peu d’éloquence, beaucoup d’amour. Il était plus embarrassé qu’elle, et l’on ne doit pas s’en étonner; elle avait eu le temps de songer à ce qu’elle aurait à lui dire, car il y a apparence (l’Histoire n’en dit pourtant rien) que la bonne Fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des songes agréables. Enfin il y avait quatre heures qu’ils se parlaient, et ils ne s’étaient pas encore dit la moitié des choses qu’ils avaient à se dire.

(à suivre)

(Les ponctuations musicales libres de droits viennent de Incompetech, de The United Air Force Band et de Jamendo)

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1 commentaire 13 avril 2007

Lucien de Samosate - Histoire véritable

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Lucien de Samosate

Histoire véritable
(Texte écrit en grec au IIéme siècle ap. J-C)
Traduction d’Eugène Talbot (1857)

Cette « histoire véritable », ainsi nommée à cause de son invraisemblance, passe pour le premier texte de science-fiction. Mais la science ne joue aucun rôle dans ce récit délirant d’un voyage dans les Étas de la Lune et du Soleil.

I

1. Les athlètes et ceux qui s’exercent le corps ne se préoccupent pas exclusivement d’entretenir leurs forces naturelles, ils ne songent pas toujours aux travaux du gymnase ; mais ils ont leurs heures de relâche, et ils regardent ce repos comme une très bonne part de leurs exercices. Je crois qu’à leur exemple il convient aux hommes qui s’appliquent à l’étude des lettres, de donner quelque relâche à leur esprit, après de longues heures consacrées à des lectures sérieuses, et de le rendre par là plus vif à reprendre ses travaux.
2. Toutefois, ce repos ne leur sera profitable que s’ils s’appliquent à lire des oeuvres qui ne les charment pas uniquement par un tour spirituel et une agréable simplicité, mais où l’on trouve la science jointe à l’imagination, comme on les rencontrera, je l’espère, dans ce livre. En effet, ce n’est pas seulement par la singularité du sujet ni par l’agrément de l’idée qu’il devra plaire, ni même parce que nous y avons répandu des fictions sous une apparence de probabilité et de vraisemblance ; mais parce que chaque trait de l’histoire fait allusion d’une manière comique à quelques-uns des anciens poètes, historiens ou philosophes, qui ont écrit des récits extraordinaires et fabuleux. J’aurais pu vous citer leurs noms, si vous ne deviez pas facilement les reconnaître à la lecture.
3. Ctésias de Cnide, fils de Ctésiochus, a écrit sur les Indiens et sur leur pays des choses qu’il n’a ni vues ni entendues de la bouche de personne. Jambule a raconté des faits incroyables sur tout ce qui se rencontre dans l’Océan ; il est évident pour tous que cette oeuvre n’est qu’une fiction, c’est cependant une composition qui ne manque pas de charmes. Beaucoup d’autres encore ont choisi de semblables sujets : ils racontent, comme des faits personnels, soit des aventures, soit des voyages, où ils font la description d’animaux énormes, d’hommes pleins de cruauté ou vivant d’une façon étrange. L’auteur et le maître de toutes ces impertinences est l’Ulysse d’Homère, qui raconte chez Alcinoüs l’histoire de l’esclavage des vents, d’hommes qui n’ont qu’un oeil, qui vivent de chair crue, et dont les moeurs sont tout à fait sauvages ; puis viennent les monstres à plusieurs têtes, la métamorphose des compagnons d’Ulysse opérée au moyen de certains philtres, et mille autres merveilles qu’il débite aux bons Phéaciens.
4. Pourtant, quand j’ai lu ces différents auteurs, je ne leur ai pas fait un trop grand crime de leurs mensonges, surtout en voyant que c’était une habitude familière même à ceux qui font profession de philosophie ; et ce qui m’a toujours étonné, c’est qu’ils se soient imaginé qu’en écrivant des fictions, la fausseté de leurs récits échapperait aux lecteurs. Moi-même, cependant, entraîné par le désir de laisser un nom à la postérité, et ne voulant pas être le seul qui n’usât pas de la liberté de feindre, j’ai résolu, n’ayant rien de vrai à raconter, vu qu’il ne m’est arrivé aucune aventure digne d’intérêt, de me rabattre sur un mensonge beaucoup plus raisonnable que ceux des autres. Car n’y aurait-il dans mon livre, pour toute vérité, que l’aveu de mon mensonge, il me semble que j’échapperais au reproche adressé par moi aux autres narrateurs, en convenant que je ne dis pas un seul mot de vrai. Je vais donc raconter des faits que je n’ai pas vus, des aventures qui ne me sont pas arrivées et que je ne tiens de personne ; j’y ajoute des choses qui n’existent nullement, et qui ne peuvent pas être : il faut donc que les lecteurs n’en croient absolument rien.
5. Parti un jour des colonnes d’Hercule, et porté vers l’Océan occidental, je fus poussé au large par un vent favorable. La cause et l’intention de mon voyage étaient une vaine curiosité et le désir de voir du nouveau : je voulais, en outre, savoir quelle est la limite de l’Océan, quels sont les hommes qui en habitent le rivage opposé. Dans ce dessein, j’embarquai de nombreuses provisions de bouche et une quantité d’eau suffisante ; je m’associai cinquante jeunes gens de mon âge, ayant le même projet que moi : je m’étais muni d’un grand nombre d’armes, j’avais engagé, par une forte somme, un pilote à nous servir de guide, et j’avais fait appareiller notre navire, qui était un vaisseau marchand, de manière à résister à une longue et violente traversée.
6. Pendant un jour et une nuit, nous eûmes un bon vent, qui nous laissa en vue de la terre, sans nous emporter trop au large. Mais le lendemain, au lever du soleil, la brise devint plus forte, les flots grossirent, l’obscurité nous enveloppa, et il ne fut plus possible d’amener les voiles. Forcés de céder et de nous abandonner aux vents, nous fûmes battus par la tempête durant soixante-dix-neuf jours ; mais le quatre-vingtième, au lever du soleil, nous aperçûmes, à une petite distance, une île élevée, couverte d’arbres, et contre laquelle les flots allaient doucement se briser. Nous nous dirigeons vers le rivage, nous débarquons, et comme il arrive à des gens qui viennent d’être violemment éprouvés, nous nous étendons pendant longtemps sur la terre. Enfin nous nous levons ; nous en choisissons trente d’entre nous pour garder le navire, et je prends les vingt autres avec moi pour aller faire une reconnaissance dans l’île.
7. Parvenus, au travers de la forêt, à la distance d’environ trois stades de la mer, nous voyons une colonne d’airain portant une inscription en caractères grecs difficiles à lire, à demi effacés et disant : Jusque-là sont venus Hercule et Bacchus. Près de là, sur une roche, était l’empreinte de deux pieds, l’une d’un arpent, l’autre plus petite : je jugeai que la petite était celle du pied de Bacchus, et l’autre d’Hercule. Nous adorons ces deux demi-dieux et nous poursuivons. A peine avons-nous fait quelques pas, que nous rencontrons un fleuve qui roulait une sorte de vin semblable à celui de Chio : le courant était large, profond et navigable en plusieurs endroits. Nous nous sentons beaucoup plus disposés à croire à l’inscription de la colonne, en voyant ces signes manifestes du voyage de Bacchus. L’idée m’étant venue de savoir d’où partait ce fleuve, j’en remonte le courant, et je ne trouve aucune source, mais de nombreuses et grandes vignes pleines de raisins. Du pied de chacune d’elles coulait goutte à goutte un vin limpide, qui servait de source à la rivière. On y voyait beaucoup de poissons, qui avaient la couleur et le goût du vin ; nous en péchons quelques-uns, que nous mangeons et qui nous enivrent ; or, en les ouvrant, nous les trouvons pleins de lie ; aussi nous prîmes plus tard la précaution de mêler des poissons d’eau douce à cette sorte de mets, afin d’en corriger la force.
8. Après avoir traversé le fleuve à un endroit guéable, nous trouvons une espèce de vignes tout à fait merveilleuses : le tronc, dans sa partie voisine de la terre, était épais et élancé ; de sa partie supérieure sortaient des femmes, dont le corps, à partir de la ceinture, était d’une beauté parfaite, telles que l’on nous représente Daphné, changée en laurier, au moment où Apollon va l’atteindre. A l’extrémité de leurs doigts poussaient des branches chargées de grappes ; leurs têtes, au lieu de cheveux, étaient couvertes de boucles, qui formaient les pampres et les raisins. Nous nous approchons ; elles nous saluent, nous tendent la main, nous adressent la parole, les unes en langue lydienne, les autres en indien, presque toutes en grec, et nous donnent des baisers sur la bouche ; mais ceux qui les reçoivent deviennent aussitôt ivres et insensés. Cependant elles ne nous permirent pas de cueillir de leurs fruits, et, si quelqu’un en arrachait, elles jetaient des cris de douleur. Quelques-unes nous invitaient à une étreinte amoureuse ; mais deux de nos compagnons s’étant laissé prendre par elles ne purent s’en débarrasser ; ils demeurèrent pris par les parties sexuelles, entés avec ces femmes, et poussant avec elles des racines : en un instant, leurs doigts se changèrent en rameaux, en vrilles, et l’on eût dit qu’ils allaient aussi produire des raisins.
9. Nous les abandonnons, nous fuyons vers notre vaisseau, et nous racontons à ceux que nous y avions laissés la métamorphose de nos compagnons, désormais incorporés à des vignes. Cependant, munis de quelques amphores, nous faisons une provision d’eau, et nous puisons du vin dans le fleuve, auprès duquel nous passons la nuit. Le lendemain, au point du jour, nous remettons à la voile avec une brise légère ; mais, sur le midi, quand nous étions hors de la vue de l’île, une bourrasque soudaine vient nous assaillir avec une telle violence, qu’après avoir fait tournoyer notre vaisseau elle le soulève en l’air à plus de trois mille stades et ne le laisse plus retomber sur la mer : la force du vent, engagé dans nos voiles, tient en suspens notre embarcation et l’emporte, de telle sorte que nous naviguons en l’air pendant sept jours et sept nuits.
10. Le huitième jour nous apercevons dans l’espace une grande terre, une espèce d’île brillante, de forme sphérique, et éclairée d’une vive lumière. Nous y abordons, nous débarquons, et, après avoir reconnu le pays, nous le trouvons habité et cultivé. Durant le jour, on ne put apercevoir de là aucun autre objet ; mais sitôt que la nuit fut venue, nous vîmes plusieurs autres îles voisines, les unes plus grandes, les autres plus petites, toutes couleur de feu ; au-dessus l’on voyait encore une autre terre, avec des villes, des fleuves, des mers, des forêts, des montagnes : il nous parut que c’était celle que nous habitons.
11. Nous étions décidés à pénétrer plus avant quand nous fûmes rencontrés et pris par des êtres qui se donnent le nom d’Hippogypes. Ces Hippogypes sont des hommes portés sur de grands vautours, dont ils se servent comme de chevaux ; ces vautours sont d’une grosseur énorme, et presque tous ont trois têtes : pour donner une idée de leur taille, je dirai que chacune de leurs plumes est plus longue et plus grosse que le mât d’un grand vaisseau de transport. Nos Hippogypes avaient l’ordre de faire le tour de leur île, et, s’ils rencontraient quelque étranger, de l’amener au roi. Ils nous prennent donc et nous conduisent à leur souverain. Celui-ci nous considère, et jugeant qui nous étions d’après nos vêtements : « Etrangers, nous dit-il, vous êtes Grecs ? » Nous répondons affirmativement. « Comment alors êtes-vous venus ici en traversant un si grand espace d’air ? » Nous lui racontons notre aventure, et lui, à son tour, nous dit la sienne. Il était homme et s’appelait Endymion ; un jour, pendant son sommeil, il avait été enlevé de notre terre, et, à son arrivée, on l’avait fait roi de ce pays. Or, ce pays n’était pas autre chose que ce qu’en bas nous appelons la Lune. Il nous engagea