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Le Désir de peindre (1862) - Charles Baudelaire

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Charles Pierre Baudelaire, né à Paris le 9 avril 1821 et mort le 31 août 1867 dans la même ville, est un poète français.

Charles Baudelaire photographié par Etienne CarjatBaudelaire se vit reprocher son écriture et le choix de ses sujets. Il ne fut compris que par quelques-uns de ses pairs. Dans Le Figaro du 5 juillet 1857, Gustave Bourdin réagit lors de la parution des Fleurs du mal : « Il y a des moments où l’on doute de l’état mental de M. Baudelaire, il y en a où l’on n’en doute plus ; — c’est, la plupart du temps, la répétition monotone et préméditée des mêmes choses, des mêmes pensées. L’odieux y côtoie l’ignoble ; le repoussant s’y allie à l’infect… ». Aujourd’hui reconnu comme un écrivain majeur de l’histoire de la poésie française, Baudelaire est devenu un classique. Barbey d’Aurevilly voyait en lui « un Dante d’une époque déchue » [1].

Au travers de son Å“uvre, Baudelaire a tenté de tisser et de démontrer les liens entre le mal et la beauté, le bonheur et l’idéal inaccessible (À une passante), la violence et la volupté (Une martyre). En parallèle de poèmes graves (Semper Eadem) ou scandaleux pour l’époque (Delphine et Hippolyte), il a exprimé la mélancolie (MÅ“sta et errabunda) et l’envie d’ailleurs (L’Invitation au voyage). Il a aussi extrait la beauté de l’horreur (Une charogne) .

Texte choisi :

Le Désir de peindre extrait de l’oeuvre “Le Spleen de Paris”, repris en 1864 sous le titre “Petits poèmes en prose”


Malheureux peut-être l’homme, mais heureux l’artiste que le désir déchire !

Je brûle de peindre celle qui m’est apparue si rarement et qui a fui si vite, comme une belle chose regrettable derrière le voyageur emporté dans la nuit. Comme il y a longtemps déjà qu’elle a disparu !

Elle est belle, et plus que belle ; elle est surprenante. En elle le noir abonde : et tout ce qu’elle inspire est nocturne et profond. Ses yeux sont deux antres où scintille vaguement le mystère, et son regard illumine comme l’éclair : c’est une explosion dans les ténèbres.

Je la comparerais à un soleil noir, si l’on pouvait concevoir un astre noir versant la lumière et le bonheur. Mais elle fait plus volontiers penser à la lune, qui sans doute l’a marquée de sa redoutable influence ; non pas la lune blanche des idylles, qui ressemble à une froide mariée, mais la lune sinistre et enivrante, suspendue au fond d’une nuit orageuse et bousculée par les nuées qui courent ; non pas la lune paisible et discrète visitant le sommeil des hommes purs, mais la lune arrachée du ciel, vaincue et révoltée, que les Sorcières thessaliennes contraignent durement à danser sur l’herbe terrifiée!

Dans son petit front habitent la volonté tenace et l’amour de la proie. Cependant, au bas de ce visage inquiétant, où des narines mobiles aspirent l’inconnu et l’impossible, éclate, avec une grâce inexprimable, le rire d’une grande bouche, rouge et blanche, et délicieuse, qui fait rêver au miracle d’une superbe fleur éclose dans un terrain volcanique.

Il y a des femmes qui inspirent l’envie de les vaincre et de jouir d’elles ; mais celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son regard.

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Ajouter un commentaire 5 avril 2008

Le petit pou et la petite puce (des frères Grimm)

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Le petit pou et la petite puce

de Jakob et Wilhelm Grimm

Le petit pou et la petite puce vivaient ensemble, tenaient ensemble leur petite maison et brassaient leur bière dans une coquille d’oeuf.

Un jour le petit pou tomba dans la bière et s’ébouillanta. La petite puce se mit à pleurer à chaudes larmes. La petite porte de la salle s’étonna :

– Pourquoi pleures-tu ainsi, petite puce ?

– Parce que le pou s’est ébouillanté.

La petite porte se mit à grincer et le petit balai dans le coin demanda :

– Pourquoi grinces-tu ainsi, petite porte ?

– Comment pourrais-je ne pas grincer !

Le petit pou s’est ébouillanté, la petite puce en perd la santé.

Le petit balai se mit à s’agiter de tous côtés. Une petite charrette qui passait par là, cria :

– Pourquoi t’agites-tu ainsi, petit balai ?

– Comment pourrais-je rester en place !

Le petit pou s’est ébouillanté, la petite puce en perd la santé, et la petite porte grince à qui mieux mieux.

Et la petite charrette dit :

– Moi, je vais rouler. Et elle se mit à rouler à toute vitesse.

Elle passa par le dépotoir et les balayures lui demandèrent :

– Pourquoi fonces-tu ainsi, petite charrette ?

– Comment pourrais-je ne pas foncer !

Le petit pou s’est ébouillanté, la petite puce en perd la santé, la petite porte grince à qui mieux mieux, le balai s’agite, sauve-qui-peut !

Les balayures décidèrent alors :

– Nous allons brûler de toutes nos forces.

Et elles s’enflammèrent aussitôt. Le petit arbre à côté du dépotoir demanda :

– Allons, balayures, pourquoi brûlez-vous ainsi ?

– Comment pourrions-nous ne pas brûler !

Le petit pou s’est ébouillanté, la petite puce en perd la santé, la petite porte grince à qui mieux mieux, le balai s’agite, sauve-qui-peut ! La charrette fonce fendant les airs.

Et le petit arbre dit :

– Alors moi, je vais trembler.

Et il se mit à trembler à en perdre toutes ses feuilles. Une petite fille, qui passait par là avec une cruche d’eau à la main, s’étonna :

– Pourquoi trembles-tu ainsi, petit arbre ?

– Comment pourrais-je ne pas trembler !

Le petit pou s’est ébouillanté, la petite puce en perd la santé, la petite porte grince à qui mieux mieux, le balai s’agite, sauve-qui-peut ! la charrette fonce fendant les airs, les balayures brûlent en un feu d’enfer.

Et la petite fille dit :

– Alors moi, je vais casser ma cruche. Et elle la cassa.

La petite source d’où jaillissait l’eau, demanda :

– Pourquoi casses-tu ta cruche, petite fille ?

– Comment pourrais-je ne pas la casser !

Le petit pou s’est ébouillanté, la petite puce en perd la santé, la porte grince à qui mieux mieux, le balai s’agite, sauvequi-peut ! la charrette fonce fendant les airs, les balayures brûlent en un feu d’enfer. Et le petit arbre, le pauvre, du pied à la tête il tremble.

– Ah bon, dit la petite source, alors moi, Je vais déborder.

Et elle se mit à déborder ; et l’eau inonda tout en noyant la petite fille, le petit arbre, les balayures, la charrette, le petit balai, la petite porte, la petite puce et le petit pou, tous autant qu’ils étaient.

Les bruitages viennent de ce site: http://www.dinosoria.com/bruitages.htm

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Charles Perrault - Le petit Poucet (1)

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C’est le chef-d’Å“uvre de Perrault ; il m’intimidait un peu et j’ai tardé à publier cette première moitié de la lecture…

Le petit Poucet
Conte

Il était une fois un Bûcheron et une Bûcheronne qui avaient sept enfants tous Garçons. L’aîné n’avait que dix ans, et le plus jeune n’en avait que sept. On s’étonnera que le Bûcheron ait eu tant d’enfants en si peu de temps; mais c’est que sa femme allait vite en besogne, et n’en faisait pas moins que deux à la fois. Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beaucoup, parce qu’aucun d’eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait encore, c’est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot: prenant pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit. Il était fort petit, et quand il vint au monde, il n’était guère plus gros que le pouce, ce qui fit que l’on l’appela le petit Poucet. Ce pauvre enfant était le souffre-douleurs de la maison, et on lui donnait toujours le tort. Cependant il était le plus fin, et le plus avisé de tous ses frères, et s’il parlait peu, il écoutait beaucoup. Il vint une année très fâcheuse, et la famine fut si grande, que ces pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants. Un soir que ces enfants étaient couchés, et que le Bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui dit, le coeur serré de douleur: “Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aisé, car tandis qu’ils s’amuseront à fagoter, nous n’avons qu’à nous enfuir sans qu’ils nous voient. - Ah! s’écria la Bûcheronne, pourrais-tu bien toi-même mener perdre tes enfants?” Son mari avait beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne pouvait y consentir; elle était pauvre, mais elle était leur mère. Cependant ayant considéré quelle douleur ce lui serait de les voir mourir de faim, elle y consentit, et alla se coucher en pleurant. Le petit Poucet ouït tout ce qu’ils dirent, car ayant entendu de dedans son lit qu’ils parlaient d’affaires, il s’était levé doucement, et s’était glissé sous l’escabelle de son père pour les écouter sans être vu. Il alla se recoucher et ne dormit point le reste de la nuit, songeant à ce qu’il avait à faire. Il se leva de bon matin, et alla au bord d’un ruisseau où il emplit ses poches de petits cailloux blancs, et ensuite revint à la maison. On partit, et le petit Poucet ne découvrit rien de tout ce qu’il savait à ses frères. Ils allèrent dans une forêt fort épaisse, où à dix pas de distance on ne se voyait pas l’un l’autre. Le Bûcheron se mit à couper du bois et ses enfants à ramasser les broutilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant occupés à travailler, s’éloignèrent d’eux insensiblement, et puis s’enfuient tout à coup par un petit sentier détourné. Lorsque ces enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer de toute leur force. Le petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où il reviendrait à la maison; car en marchant il avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu’il avait dans ses poches. Il leur dit donc: “Ne craignez point, mes frères; mon Père et ma Mère nous ont laissés ici, mais je vous remènerai bien au logis, suivez-moi seulement.” Ils le suivirent, et il les mena jusqu’à leur maison par le même chemin qu’ils étaient venus dans la forêt. Ils n’osèrent d’abord entrer, mais ils se mirent tous contre la porte pour écouter ce que disaient leur Père et leur Mère.
Dans le moment que le Bûcheron et la Bûcheronne arrivèrent chez eux, le Seigneur du Village leur envoya dix écus qu’il leur devait il y avait longtemps, et dont ils n’espéraient plus rien. Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens mouraient de faim. Le Bûcheron envoya sur l’heure sa femme à la Boucherie. Comme il y avait longtemps qu’elle n’avait mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu’il n’en fallait pour le souper de deux personnes. Lorsqu’ils furent rassasiés, la Bûcheronne dit: “Hélas! où sont maintenant nos pauvres enfants? Ils feraient bonne chère de ce qui nous reste là. Mais aussi, Guillaume, c’est toi qui les as voulu perdre; j’avais bien dit que nous nous en repentirions. Que font-ils maintenant dans cette Forêt? Hélas! mon Dieu, les Loups les ont peut-être déjà mangés! Tu es bien inhumain d’avoir perdu ainsi tes enfants.” Le Bûcheron s’impatienta à la fin, car elle redit plus de vingt fois qu’ils s’en repentiraient et qu’elle l’avait bien dit. Il la menaça de la battre si elle ne se taisait. Ce n’est pas que le Bûcheron ne fût peut-être encore plus fâché que sa femme, mais c’est qu’elle lui rompait la tête, et qu’il était de l’humeur de beaucoup d’autres gens, qui aiment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent très importunes celles qui ont toujours bien dit. La Bûcheronne était toute en pleurs: “Hélas! où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants?” Elle le dit une fois si haut que les enfants qui étaient à la porte, l’ayant entendu, se mirent à crier tous ensemble: “Nous voilà, nous voilà.” Elle courut vite leur ouvrir la porte, et leur dit en les embrassant: “Que je suis aise de vous revoir, mes chers enfants! Vous êtes bien las, et vous avez bien faim; et toi Pierrot, comme te voilà crotté, viens que je te débarbouille.” Ce Pierrot était son fils aîné qu’elle aimait plus que tous les autres, parce qu’il était un peu rousseau, et qu’elle était un peu rousse. Ils se mirent à Table, et mangèrent d’un appétit qui faisait plaisir au Père et à la Mère, à qui ils racontaient la peur qu’ils avaient eue dans la Forêt en parlant presque toujours tous ensemble. Ces bonnes gens étaient ravis de revoir leurs enfants avec eux, et cette joie dura tant que les dix écus durèrent. Mais lorsque l’argent fut dépensé, ils retombèrent dans leur premier chagrin, et résolurent de les perdre encore, et pour ne pas manquer leur coup, de les mener bien plus loin que la première fois. Ils ne purent parler de cela si secrètement qu’ils ne fussent entendus par le petit Poucet, qui fit son compte de sortir d’affaire comme il avait déjà fait; mais quoiqu’il se fût levé de bon matin pour aller ramasser des petits cailloux, il ne put en venir à bout, car il trouva la porte de la maison fermée à double tour. Il ne savait que faire, lorsque la Bûcheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour leur déjeuner, il songea qu’il pourrait se servir de son pain au lieu de cailloux en le jetant par miettes le long des chemins où ils passeraient; il le serra donc dans sa poche. Le Père et la Mère les menèrent dans l’endroit de la Forêt le plus épais et le plus obscur, et dès qu’ils y furent, ils gagnèrent un faux-fuyant et les laissèrent là. Le petit Poucet ne s’en chagrina pas beaucoup, parce qu’il croyait retrouver aisément son chemin par le moyen de son pain qu’il avait semé partout où il avait passé; mais il fut bien surpris lorsqu’il ne put en retrouver une seule miette; les Oiseaux étaient venus qui avaient tout mangé. Les voilà donc bien affligés, car plus ils marchaient, plus ils s’égaraient et s’enfonçaient dans la Forêt. La nuit vint, et il s’éleva un grand vent qui leur faisait des peurs épouvantables. Ils croyaient n’entendre de tous côtés que des hurlements de Loups qui venaient à eux pour les manger. Ils n’osaient presque se parler ni tourner la tête. Il survint une grosse pluie qui les perça jusqu’aux os; ils glissaient à chaque pas et tombaient dans la boue, d’où ils se relevaient tout crottés, ne sachant que faire de leurs mains. Le petit Poucet grimpa au haut d’un Arbre pour voir s’il ne découvrirait rien; ayant tourné la tête de tous côtés, il vit une petite lueur comme d’une chandelle, mais qui était bien loin par-delà la Forêt. Il descendit de l’arbre; et lorsqu’il fut à terre, il ne vit plus rien; cela le désola. Cependant, ayant marché quelque temps avec ses frères du côté qu’il avait vu la lumière, il la revit en sortant du Bois. Ils arrivèrent enfin à la maison où était cette chandelle, non sans bien des frayeurs, car souvent ils la perdaient de vue, ce qui leur arrivait toutes les fois qu’ils descendaient dans quelques fonds. Ils heurtèrent à la porte, et une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu’ils voulaient; le petit Poucet lui dit qu’ils étaient de pauvres enfants qui s’étaient perdus dans la Forêt, et qui demandaient à coucher par charité. Cette femme les voyant tous si jolis se mit à pleurer, et leur dit: “Hélas! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus? Savez-vous bien que c’est ici la maison d’un Ogre qui mange les petits enfants? - Hélas! Madame, lui répondit le petit Poucet, qui tremblait de toute sa force aussi bien que ses frères, que ferons-nous? Il est bien sûr que les Loups de la Forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retirer chez vous. Et cela étant, nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange; peut-être qu’il aura pitié de nous, si vous voulez bien l’en prier.” La femme de l’Ogre qui crut qu’elle pourrait les cacher à son mari jusqu’au lendemain matin, les laissa entrer et les mena se chauffer auprès d’un bon feu; car il y avait un Mouton tout entier à la broche pour le souper de l’Ogre. Comme ils commençaient à se chauffer, ils entendirent heurter trois ou quatre grands coups à la porte: c’était l’Ogre qui revenait.

(à suivre)

Les ponctuations musicales, par ordre d’utilisation, proviennent de l’orchestre symphonique de Fulda, Jamendo (DaCapo, Sylvain Tallé), Magnatune, et de l’orchestre symphonique de l’US Air Force.

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2 commentaires 21 novembre 2007

Jehan-Rictus, Les Soliloques du Pauvre - Le Revenant (1897)

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Gabriel Randon, dit Jehan-Rictus (Boulogne-sur-Mer, 23 septembre 1867 - Paris, 6 novembre 1933) est un poète français, célèbre pour ses œuvres composées en langue populaire.

Biographie

Illustration du printemps par Steinlen.Il naquit à Boulogne-sur-Mer et passa les premières années de son enfance entre Paris et la Grande-Bretagne.
Sa mère, Adine-Gabrielle Randon, était né des amours ancillaires d’un militaire, Joseph Randon.
Son père, qui ne l’avait pas reconnu légalement, aurait été professeur de gymnastique et aurait travaillé pour la Cour d’Angleterre.

Gabriel avait 9 ans quand ses parents se séparèrent. La mère et l’enfant vinrent habiter Paris. Celle-ci était une caractérielle et avait pris son fils en grippe. Elle lui fit quitter l’école vers l’âge de 13 ans pour gagner sa vie. Entre 16 et 19 ans, il se sépara définitivement de cette mère avec qui il était en conflit permanent. Livré à lui-même, il survécut en exerçant divers petits métiers (livreur, manÅ“uvre, balayeur, garçon de course, employé de commerce…). La vie ne lui fut guère clémente, et il se retrouva souvent sans toit, conduit à cotoyer les clochards et vagabonds de Paris.

Cependant il fréquentait surtout le Montmartre des artistes et des anarchistes, écrivant des poèmes (d’une facture encore classique) qui furent publiés dans des revues. À partir de 1889 il occupa divers postes d’employé de bureau, mais s’y montra particulièrement instable. C’est dans l’un de ces bureaux qu’il put se lier d’amitié avec Albert Samain. Les deux poètes s’aidèrent pour faire entendre leurs voix dans les milieux littéraires.

Vers 1892, il s’orienta vers le journalisme.

Puis lui vint l’idée de composer des poèmes où un clochard s’exprimerait dans le français populaire de l’époque. En 1895, il débuta au cabaret des Quat’z'Arts, sous le pseudonyme de Jehan Rictus, qu’il gardera. (Notons que, sur la fin de sa vie, l’auteur insistait pour qu’on mette un trait d’union à son pseudonyme, ce que de nombreux éditeurs, critiques, etc. ont omis, considérant « Jehan » comme un prénom et « Rictus » comme un faux patronyme.)

Il remporta un franc succès dans ce métier de chansonnier, et fut invité à réciter ses poèmes non seulement dans les cabarets mais dans des fêtes syndicales et politiques, et dans des dîners mondains.

En 1897 parut en souscription son premier recueil, Les Soliloques du pauvre. Vite épuisé le livre fut réédité par le Mercure de France. Il contient son poème le plus connu, Le Revenant, où un sans-abri croit rencontrer le Christ.

Un nouveau recueil Doléances en 1900, puis les Cantilènes du malheur en 1902, contenant en particulier La Jasante de la Vieille, où l’auteur fait parler la mère d’un guillotiné comme elle est venue se recueillir à la fosse commune où a été inhumé son fils.

Une édition refondu des Soliloques parut en 1903. Parée de nombreuses illustrations de Steinlen c’est son livre le plus connu. L’unique roman de l’auteur, Fil de fer, parut en 1906. Jehan-Rictus y évoque son enfance à la Poil-de-carotte. Parurent ensuite une pièce de théâtre en un acte, jouée en 1905 : Dimanche et lundi férié ou le Numéro gagnant, un essai pamphlétaire Un bluff littéraire : le cas Edmond Rostand en 1903, une pantomime la Femme du monde en 1909, d’autres poèmes isolés (la Frousse en 1903, les Petites Baraques en 1907).

Il contribua également à de nombreuses revues (L’Assiette au Beurre, Comoedia), jusqu’à la parution en 1914 de son second recueil poétique majeur, ..le CÅ“ur populaire. Rictus fréquente le Lapin agile, où il rencontrera Guillaume Apollinaire, Max Jacob… Après la guerre, il ne publia quasiment plus.

Il revint sur le devant de la scène dans les années 1930, quand son amie la romancière Jeanne Landre publia Les Soliloques du Pauvre de Jehan Rictus, le premier livre à être consacré au poète, mais un facheux ouvrage tendant à établir une « légende Jehan Rictus ». En réalité le poète vivait correctement, bourgeoisement, de diverses ressources : droits d’auteurs, subsides publics et privés… Autre invention du poète : il serait petit-fils d’un Jacques Randon de Saint-Amant, comte et maréchal de France…

Il mourut à Paris en 1934 à 66 ans. Il n’avait plus rien publié depuis 1914 mais son Å“uvre continuait à être connue ; ainsi la chanteuse Marie Dubas avait fait en 1934 une interprétation de La Charlotte qui eut un grand succès (mais que l’auteur désapprouva). Il laisse un immense journal intime inédit.

Texte choisi :

Le Revenant extrait des “Soliloques du Pauvre” (1897)

I

Des fois je m’ dis, lorsque j’ charrie
À douète… à gauche et sans savoir
Ma pauv’ bidoche en mal d’espoir,
Et quand j’ vois qu’ j’ai pas l’ droit d’ m’asseoir
Ou d’ roupiller dessus l’ trottoir
Ou l’ macadam de « ma » Patrie,

Je m’ dis : — Tout d’ même, si qu’y r’viendrait !
Qui ça ?… Ben quoi ! Vous savez bien,
Eul’ l’ trimardeur galiléen,
L’ Rouquin au cœur pus grand qu’ la Vie !

De quoi ? Ben, c’lui qui tout lardon
N’ se les roula pas dans d’ beaux langes
À caus’ que son double daron
Était si tell’ment purotain

Qu’y dut l’ fair’ pondr’ su’ du crottin
Comm’ ça à la dure, à la fraîche,
À preuv’ que la paill’ de sa crèche
Navigua dans la bouse de vache.

Si qu’y r’viendrait, l’Agneau sans tache ;
Si qu’y r’viendrait, l’ Bâtard de l’ Ange ?
C’lui qui pus tard s’ fit accrocher
À trent’-trois berg’s, en plein’ jeunesse
(Mêm’ qu’il est pas cor dépendu !),
Histoir’ de rach’ter ses frangins
Qui euss’ l’ont vendu et r’vendu ;
Car tout l’ monde en a tiré d’ l’or
D’pis Judas jusqu’à Grandmachin !

L’ gas dont l’ jacqu’ter y s’en allait
Comm’ qui eût dit un ruisseau d’ lait,
Mais qu’a tourné, qui s’a aigri
Comm’ le lait tourn’ dans eun’ crém’rie
Quand la crémière à ses anglais !

(La crémièr’, c’est l’Humanité
Qui n’ peut approcher d’ la Bonté
Sans qu’ cell’-ci, comm’ le lait, n’ s’aigrisse
Et n’ tourne aussitôt en malice !)

Si qu’y r’viendrait ! Si qu’y r’viendrait,
L’Homm’ Bleu qui marchait su’ la mer
Et qu’était la Foi en balade :

Lui qui pour tous les malheureux
Avait putôt sous l’ téton gauche
En façon d’ cÅ“ur… un Douloureux.
(Preuv’ qui guérissait les malades
Rien qu’à les voir dans l’ blanc des yeux,
C’ qui rendait les méd’cins furieux.)

L’ gas qu’en a fait du joli
Et qui pour les muffs de son temps
N’tait pas toujours des pus polis !

Car y disait à ses Apôtres :
— Aimez-vous ben les uns les autres,
Faut tous êt’ copains su’ la Terre,
Faudrait voir à c’ qu’y gn’ait pus d’ guerres
Et voir à n’ pus s’ buter dans l’ nez,
Autrement vous s’rez tous damnés.

Et pis encor :
— Malheur aux riches !
Heureux les poilus sans pognon,
Un chameau s’ enfil’rait ben mieux
Par le petit trou d’eune aiguille
Qu’un michet n’entrerait aux cieux !

L’ mec qu’était gobé par les femmes
(Au point qu’ c’en était scandaleux),
L’Homme aux beaux yeux, l’Homme aux beaux rêves
Eul’ l’ charpentier toujours en grève,
L’artiss’, le meneur, l’anarcho,
L’entrelardé d’ cambrioleurs

(Ça s’rait-y paradoxal ?)
L’ gas qu’a porté su’ sa dorsale
Eune aut’ croix qu’ la Légion d’Honneur !

II

Si qu’y r’viendrait, si qu’y r’viendrait !
Tout d’un coup… ji… en sans façons,
L’ modèl’ des méniss’s économes,
Lui qui gavait pus d’ cinq mille hommes
N’avec trois pains et sept poissons.

Si qu’y r’viendrait juste ed’ not’ temps
Quoi donc qu’y s’ mettrait dans l’ battant ?
Ah ! lui, dont à présent on s’ fout
(Surtout les ceuss qui dis’nt qu’ils l’aiment).

P’têt’ ben qu’y n’aurait qu’ du dégoût
Pour c’ qu’a produit son sacrifice,
Et qu’ cette fois-ci en bonn’ justice
L’aurait envie d’ nous fout’ des coups !

Si qu’y r’viendrait… si qu’y r’viendrait
Quéqu’ jour comm’ ça sans crier gare,
En douce, en pénars, en mariolle,
De Montsouris à Batignolles,
Nom d’un nom ! Qué coup d’ Trafalgar !

Devant cett’ figur’ d’honnête homme
Quoi y diraient nos négociants ?
(Lui qui bûchait su’ les marchands)
Et c’est l’ Pap’ qui s’rait affolé
Si des fois y pass’rait par Rome

(Le Pap’, qu’est pus riche que Crésus.)
J’en ai l’ frisson rien qu’ d’y penser.
Si pourtant qu’y r’viendrait Jésus,

Lui, et sa gueul’ de Désolé !

II

Eh ben ! moi… hier, j’ l’ai rencontré
Après menuit, au coin d’eun’ rue,
Incognito comm’ les passants
Des tifs d’argent dans sa perrugue
Et pour un Guieu qui s’ paye eun’ fugue
Y n’était pas resplendissant !

Y n’est v’nu su’ moi et j’y ai dit :
— Bonsoir… te v’là ? Comment, c’est toi ?
Comme on s’ rencontr’… n’en v’là d’eun’ chance !
Tu m’épat’s… t’es sorti d’ ta Croix ?
Ça n’a pas dû êt’ très facile…
Ben… ça fait rien, va, malgré l’ foid,
Malgré que j’ soye sans domicile,
J’ suis content d’ fair’ ta connaissance

— C’est vraiment toi… gn’a pas d’erreur !
Bon sang d’ bon sang… n’en v’là d’eun’ tuile !
Qué chahut d’main dans Paris !
Oh ! là là, qué bouzin d’ voleurs :
Les jornaux vont s’ vend’ par cent mille !
— Eud’mandez : « Le R’tour d’ Jésus-Christ ! »
— Faut voir : « L’Arrivée du Sauveur !!! »

— Ho ! tas d’ gouapeurs ! Hé pauv’s morues,
Sentinell’s des miséricordes,
Vous savez pas, vous savez pas ?
(Gn’a d’ quoi se l’esstraire et s’ la morde !)

Rappliquez chaud ! Gn’a l’ fils de Dieu
Qui vient d’ déringoler des cieux
Et qui comme aut’fois est sans pieu,
Su’ l’ pavé… quoi… sans feu ni lieu
Comm’ nous les muffs, comm’ vous les grues !!!

— (Chut ! fermons ça… v’là les agents !)
T’entends leur pas… intelligent ?
Y s’ charg’raient d’ nous trouver eun’ turne.
(Viens par ici… pet ! crucifié.)
Tu sais… faurait pas nous y fier.
Déjà dans l’ squar’ des Oliviers,
Tu as fait du tapag’ nocturne ;

— Aujord’hui… ça s’rait l’ mêm’ tabac,
Autrement dit, la même histoire,
Et je n’ te crois pus l’estomac
De r’subir la scèn’ du Prétoire !
— Viens ! que j’ te r’garde… ah ! comm’ t’es blanc.
Ah ! comm’ t’es pâl’… comm’ t’as l’air triste.
(T’as tout à fait l’air d’un artiste !
D’un d’ ces poireaux qui font des vers
Malgré les conseils les pus sages,
Et qu’ les borgeois guign’nt de travers,
Jusqu’à c’ qu’y fass’nt un rich’ mariage !)

— Ah ! comm’ t’es pâle… ah ! comm’ t’es blanc,
Tu guerlott’s, tu dis rien… tu trembles.
(T’ as pas bouffé, sûr… ni dormi !)
Pauv’ vieux, va… si qu’on s’rait amis
Veux-tu qu’on s’assoye su’ un banc,
Ou veux-tu qu’on balade ensemble…

— Ah ! comm’ t’ es pâle… ah ! comm’ t’ es blanc,
T’ as toujours ton coup d’ lingue au flanc ?
De quoi… a saign’nt encor tes plaies ?
Et tes mains… tes pauv’s mains trouées
Qui c’est qui les a déclouées ?
Et tes pauv’s pieds nus su’ l’ bitume,
Tes pieds à jour… percés au fer,
Tes pieds crevés font courant d’air,
Et tu vas chopper un bon rhume !

— Ah ! comm’ t’ es pâle… ah ! comm’ t’ es blanc,
Sais-tu qu’ t’ as l’air d’un Revenant,
Ou d’un clair de lune en tournée ?
T’ es maigre et t’ es dégingandé,
Tu d’vais êt’ comm’ ça en Judée
Au temps où tu t’ proclamais Roi !
À présent t’ es comme en farine.
Tu dois t’en aller d’ la poitrine
Ou ben… c’est ell’ qui s’en va d’ toi !

— Quéqu’ tu viens fair’ ? T’ es pas marteau ?
D’où c’est qu’ t’ es v’nu ? D’en bas, d’en haut ?
Quelle est la rout’ que t’ as suivie ?
C’est-y qu’ tu r’commenc’rais ta Vie ?
Es-tu v’nu sercher du cravail ?
(Ben… t’ as pas d’ vein’, car en c’ moment,
Mon vieux, rien n’ va dans l’ bâtiment) ;
(Pis, tu sauras qu’ su’ nos chantiers
On veut pus voir les étrangers !)

— Quoi tu pens’s de not’ Société ?
Des becs de gaz… des électriques.
Ho ! N’en v’là des temps héroïques !
Voyons ? Cause un peu ? Tu dis rien !
T’ es là comme un paquet d’ rancœurs.
T’ es muet ? T’ es bouché, t’ es aveugle ?
Yaou… ! T’ entends pas ce hurlement ?
C’est l’ cri des chiens d’ fer, des r’morqueurs,
C’est l’ cri d’ l’Usine en mal d’enfant,

C’est l’ Désespoir présent qui beugle !

IV

— Ed’ ton temps, c’était comme aujord’hui ?
Quand un gas tombait dans la pure
Est-c’ qu’on l’ laissait crever la nuit
Sans pèz’, sans rif et sans toiture ?

— (Pass’ que maint’nant gn’a du progrès,
Ainsi quand gn’a trop d’ vagabonds
Ben on les transmet au Gabon.)
Ceux d’ bon gré et ceux d’ mauvais gré
Et ceuss comm’ toi qu’ont la manie
D’ trouver que l’ monde est routinier,
Ben on les fout dans l’ mêm’ pagnier.
(Dam ! le Français est casanier,
Faut ben meubler les colonies !)

— On parle encor de toi, tu sais !
Voui on en parle en abondance,
On s’ fait ta tête et on s’ la paie,
T’ es à la roue… t’ es au théâtre,
On t’ met en vers et en musique,
T’ es d’venu un objet d’ Guignol,
(Ça, ça veut dir’ qu’ tu as la guigne.)

— Ousqu’il est ton ami Lazare ?
Et Simon Pierre ? Et tes copains…
Et Judas qui bouffait ton pain
Tout en t’ vendant comme au bazar ?
Et tes frangins et ta daronne
Et ton dab, qu’était ben jean-jean !

Te v’là, t’es seul ! On t’abandonne !

— Et Mad’leine… ousqu’alle est passée ?
(Ah ! pauv’ Mad’leine… pauv’ défleurie,
Elle et ses beaux nénés tremblants,
Criant pitié, miaulant misère,
Ses pauv’s tétons en pomm’s d’amour
Qu’ étaient aussi deux poir’s d’angoisse
Qu’on s’ s’rait ben foutu dans l’ clapet.)

— C’était la paix, c’était la Vie.
Ah ! tout fout l’ camp et vrai, ma foi,
T’ aurais mieux fait d’ te mett’ en croix
Contr’ son ventr’ nu… contr’ sa poitrine,
Ces dardés-là t’euss’nt pas blessé,
Sûr t’aurais mieux fait… d’ l’embrasser :
A n’avait un pépin pour toi !

V

Ah ! Généreux !… ah ! Bien-aimé,
Tout ton monde y s’a défilé
Et comm’ jadis, au Golgotha :
Eli lamma Sabacthani,
Ou n, i, ni c’est ben fini.

Eh ! blanc youpin… eh ! pauv’ raté !
Tout ton Œuvre il a avorté
Toi, ton Étoile et ta Colombe
Déringol’nt dans l’éternité ;
Tu dois en avoir d’ l’amertume.
Même à présent quand la neig’ tombe :

(On croirait tes Ang’s qui s’ déplument !)

Là, là, mon pauv’ vieux, qué désastre !
Gn’en a pas d’ pareil sous les astres,
Et faut qu’ ça soye moi qui voye ça ?
Et dir’ que nous v’là toi z’et moi,
Des bouff-la-guign’, des citoyens
Qu’ ont pas l’ moyen d’avoir d’ moyens.

Et que j’ suis là, moi, bon couillon,
À t’ causer… à t’ fair’ du chagrin,
Et que j’ sens qu’ tu vas défaillir
Et que j’ai mêm’ rien à t’offrir,
Pas un verre… un bol de bouillon !

Ohé, les beaux messieurs et dames
Qui poireautez dans les Mad’leines,
Curés, évêques, sacristains,
Maçons, protestants, tout’ la clique,
Maqu’reaux d’ vot’ Dieu, hé ! catholiques,
Envoyez-nous un bout d’hostie :

G’na Jésus-Christ qui meurt de faim !

VI

— Et pourtant, vrai, c’ qu’on caus’ de toi !
(Ah ! faut voir ça dans les églises,
Dans les jornaux, dans les bouquins !)
Tout l’ monde y bouff’ de ton cadavre
(Mêm’ les ceuss qui t’en veul’nt le plus !)

Sous la meilleur’ des Républiques
Gn’en a qu’ ont voulu t’ décrocher,
D’aut’s inaugur’nt des basiliques
Où tu peux seul’ment pas coucher.

— Et tout ça s’ passe en du clabaud !
Et quand y faut payer d’ sa peau,
Quand faut imiter l’ Fils de l’Homme,
Oh ! là, là, gn’a rien d’ fait… des pommes !

Les sentiments sont vit’ bouclés,
À la r’voyure, un tour de clé !
Les uns y z’ont les pieds nick’lés,
Les aut’s y les ont en dentelles !

— (Toi au moins t’ étais un sincère,
Tu marchais… tu marchais toujours ;
(Ah ! cœur amoureux, cœur amer)
Tu marchais mêm’ dessur la mer
Et t’ as marché… jusqu’au Calvaire !)

— Et dir’ que nous v’là dans les rues
(Moi, passe encor, mais toi ! oh ! toi !)
Et nous somm’s pas si loin d’ Noël ;
T’es presque à poils comme autrefois,
Tout près du jour où ta venue
Troublait les luisants et les Rois !

Ah ! mes souv’nirs… ah ! mon enfance
(Qui s’est putôt mal terminée),
Mes ribouis dans la cheminée,
Mes mirlitons… mes joujoux d’ bois !

— Ah ! mes prièr’s… ah ! mes croyances !
— Mais ! gn’a donc pus rien dans le ciel !

— Sûr ! gn’a pus rien ! Quelle infortune !
(J’ suis mêm’ pas sûr qu’y ait cor la Lune.)
Sûr ! gn’a pus rien, mêm’ que peut-être
Y gn’a jamais, jamais rien eu…

VII

Mais à présent… quoi qu’ tu vas foutre ?
Fair’ des bagots… ou ben encor
Aux Hall’s… décharger les primeurs !
(N’ va pas chez Drumont on t’ bouff’rait)
Après tout, tu n’étais qu’un youtre !

— Si j’ te servais tes Paraboles !

Heureux les Simpl’s, heureux les Pauvres,
Eul’ Royaum’ des Cieux est à euss.

— (C’est avec ça qu’on nous empaume,
Qu’on s’ cal’ des briqu’s et des moellons)
Ben, tu sais, j’ m’en fous d’ ton Royaume ;
J’am’rais ben mieux des patalons
Eun’ soupe, eun’ niche et d’ l’amitié.

(Car quoiqu’ t’ ay’ ben fait ton métier
Toi, ton grand cœur et ta pitié,
N’empêch’nt pas d’avoir foid aux pieds !)

— Ainsi arr’gard’ les masons closes
Où roupill’nt ceuss’ qui croient en Toi.
Sûr qu’ t’es là, su’ des bénitiers
Dans les piaul’s… à la têt’ des pieux ;
Crois-tu qu’un seul de ces genss’ pieux
Vourait t’abriter sous son toit ?

VIII

Ah ! toi qu’on dit l’Emp’reur des Pauvres
Ben ton règne il est arrivé.
Tu d’vais r’venir, tu l’as promis,
Assis su’ ton trône et « plein d’ gloire »
Avec les Justes à ta droite ;
Et te v’là seul dans la nuit noire
Comm’ un diab’ qu’est sorti d’ sa boîte !
Sais-tu seul’ment où est ta gauche ?

Oh ! voui t’es là d’pis deux mille ans
Su’ un bout d’ bois t’ouvr’ tes bras blancs
Comme un oiseau qu’ écart’ les ailes,
Tes bras ouverts ouvrent… le ciel
Mais bouch’nt l’espoir de mieux bouffer
Aux gas qui n’ croient pus qu’à la Terre.

Oh ! oui t’es là, t’ouvr’ tes bras blancs
Et vrai d’pis Y temps qu’on t’a figé
C’ que t’en as vu des affligés,
Des fous, des sag’s ou des d’moiselles
Combien d’ mains s’ sont tendues vers toi
Sans qu’ t’aye pipé, sans qu’ t’aye bronché !

Avoue-le va… t’ es impuissant,
Tu clos tes châss’s, t’ as pas d’ scrupules,
Tu protèg’s avec l’ mêm’ sang-froid
L’ sommeil des Bons et des Crapules.
Et quand on perd quéqu’un qu’on aime,
Tu décor’s, mais tu consol’s pas.

Ah ! rien n’ t’émeut, va, ouvr’ les bras,
Prends ton essor et n’ reviens pas ;
T’ es l’Étendard des sans-courage,
T’ es l’Albatros du Grand Naufrage,
T’ es le Goëland du Malheur !

IX

Quiens ! ôt’-toi d’ là et prends ta course,
Débin’, cavale ou tu vas voir,

Aussi vrai qu’ j’ai un nom d’ baptême
Et qu’ nous v’là tous deux dans la boue,
Aussi vrai que j’ suis qu’eun’ vadrouille,
Un bat-la-crève, un fout-la-faim
Et toi un Guieu magasin d’ giffes.

Ej’ m’en vas t’ buter dans la tronche,
J’ vas t’ boulotter la pomm’ d’Adam,
J’ m’en vas t’ rincer, gare à ta peau !

En v’là assez… j’ m’en vas t’ saigner.
J’ai soupé, moi, des Résignés
J’ai mon blot des Idéalisses !

— Arrière, arrièr’, n’ va pas pus loin !
Un moment vient où tout s’ fait vieux,
Où les pus bell’s chos’s perd’nt leurs charmes :

(Oh ! v’là qu’ tu pleur’s, et des vraies larmes !
Tout va s’écrouler, nom de Dieu !)

— Ah ! je m’ gondole… ah ! je m’ dandine…
Rien n’ s’écroule, y aura pas d’ débâcle ;
Eh l’Homme à la puissance divine !
Eh ! fils de Dieu ! fais un miracle !

X

— Et Jésus-Christ s’en est allé
Sans un mot qui pût m’ consoler,
Avec eun’ gueul’ si retournée
Et des mirett’s si désolées
Que j’ m’en souviendrai tout’ ma vie.

Et à c’ moment-là, le jour vint
Et j’ m’aperçus que l’Homm’ Divin..
C’était moi, que j’ m’étais collé
D’vant l’ miroitant d’un marchand d’ vins !

On perd son temps à s’engueuler…

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6 commentaires 19 novembre 2007

Mme Leprince de Beaumont - Conte des trois souhaits

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Jeanne-Marie Leprince de Beaumont (1711-1780)

Je dépose cette lecture pour qu’on compare cette version du XVIIIe siècle avec le récit de Perrault. Noter par exemple que Mme Leprince de Beaumont préfère l’unité de lieu aux scènes successives de Perrault (tout se passe dans la chambre d’une maison, qui n’est pas une chaumière, puisqu’on peut se jeter par la fenêtre), qu’elle remplace Jupiter par une fée, et que la conclusion, qui était satirique chez Perrault (des sots, même quand on leur donne la possibilité de sortir de leur misère, sont incapables de rien imaginer), devient morale chez la conteuse du XVIIIe : il faut accepter sa condition et on ne doit rien souhaiter si on a déjà tout pour être content. Les deux contes plaident donc à leur façon pour le fixisme social. Le conte de Perrault me paraît toutefois beaucoup plus riche. Autre constatation amusante : chez Perrault, c’est l’homme qui commet la étourderies fatales ; la conteuse prête la première à la femme, tandis que la deuxième est expliquée par la juste indignation du mari.

J’ai utilisé une musique de Sylvain Tallé (alias DaCapo), tirée de son dernier album “Musiques en principauté de Boisbelle”, disponible sur Jamendo.

Il y avait une fois un homme qui n’était pas fort riche ; il se maria et épousa une jolie femme. Un soir, en hiver, qu’ils étaient auprès du feu, ils s’entretenaient du bonheur de leurs voisins qui étaient plus riches qu’eux.
« Oh ! si j’étais la maîtresse d’avoir tout ce que je souhaiterais, dit la femme, je serais bientôt plus heureuse que tous ces gens-là.
- Et moi aussi, dit le mari ; je voudrais être au temps des fées, et qu’il s’en trouvât une assez bonne, pour m’accorder tout ce que je voudrais. »
Dans le même temps, ils virent dans leur chambre une très belle dame, qui leur dit :
« Je suis une fée ; je vous promets de vous accorder les trois premières choses que vous souhaiterez ; mais prenez-y garde : après avoir souhaité trois choses, je ne vous accorderai plus rien. »
La fée ayant disparu, cet homme et cette femme furent très embarrassés.
« Pour moi, dit la femme, si je suis la maîtresse, je sais bien ce que je souhaiterais : je ne souhaite pas encore, mais il me semble qu’il n’y a rien de si bon que d’être belle, riche, et de qualité.
- Mais, répondit le mari, avec ces choses on peut être malade, chagrin, on peut mourir jeune : il serait plus sage de souhaiter de la santé, de la joie, et une longue vie.
- Et à quoi servirait une longue vie, si l’on était pauvre, dit la femme, cela ne servirait qu’à être malheureux plus longtemps. En vérité, la fée aurait dû nous promettre de nous accorder une douzaine de dons ; car il y a au moins une douzaine de choses dont j’aurais besoin.
- Cela est vrai, dit le mari, mais prenons du temps : examinons d’ici à demain matin les trois choses qui nous sont les plus nécessaires, et nous les demanderons ensuite.
- J’y peux penser toute la nuit, dit la femme ; en attendant, chauffons-nous, car il fait froid. »
En même temps, la femme prit les pincettes, et raccommoda le feu ; et comme elle vit qu’il y avait beaucoup de charbons bien allumés, elle dit, sans y penser :
« Voilà un bon feu, je voudrais avoir une aune de boudin pour notre souper, nous pourrions le faire cuire bien aisément. »
A peine eut-elle achevé ces paroles, qu’il tomba une aune de boudin par la cheminée.
« Peste soit de la gourmande avec son boudin, dit le mari ; ne voilà-t-il pas un beau souhait, nous n’en avons plus que deux à faire ; pour moi, je suis si en colère, que je voudrais que tu eusses le boudin au bout du nez. »
Dans le moment, l’homme s’aperçut qu’il était encore plus fou que sa femme ; car par ce second souhait, le boudin sauta au bout du nez de cette pauvre femme, qui ne put jamais l’arracher.
« Que je suis malheureuse ! s’écria-t-elle ; tu es un méchant, d’avoir souhaité ce boudin au bout de mon nez.
- Je te jure, ma chère femme, que je n’y pensais pas, répondit le mari ; mais, que ferons-nous ? Je vais souhaiter de grandes richesses, et je te ferai un étui d’or, pour cacher ce boudin.
- Gardez-vous-en bien, reprit la femme, car je me tuerais s’il fallait vivre avec ce boudin qui est à mon nez : croyez-moi, il nous reste un souhait à faire, laissez-le moi, ou je vais me jeter par la fenêtre » ; en disant ces paroles, elle courut ouvrir la fenêtre, et son mari, qui l’aimait, lui cria :
« Arrête, ma chère femme, je te donne la permission de souhaiter tout ce que tu voudras.
- Eh bien, dit la femme, je souhaite que ce boudin tombe à terre. »
Dans le moment, le boudin tomba, et la femme, qui avait de l’esprit, dit à son mari :
« La fée s’est moquée de nous, et elle a eu raison. Peut-être aurions-nous été plus malheureux étant riches, que nous ne le sommes à présent. Crois-moi, mon ami, ne souhaitons rien, et prenons les choses comme il plaira à Dieu de nous les envoyer ; en attendant, soupons avec notre boudin, puisqu’il ne nous reste que cela de nos souhaits. »
Le mari pensa que sa femme avait raison, et ils soupèrent gaiement, sans plus s’embarrasser des choses qu’ils avaient eu dessein de souhaiter.

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Charles Perrault - Contes en vers (1694) - Les souhaits ridicules

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Conte

A Mademoiselle de la C***

Si vous étiez moins raisonnable,
Je me garderais bien de venir vous conter
La folle et peu galante fable
Que je m’en vais vous débiter.
Une aune de Boudin en fournit la matière.
“Une aune de Boudin, ma chère!
Quelle pitié! c’est une horreur”,
S’écrierait une Précieuse,
Qui toujours tendre et sérieuse
Ne veut ouïr parler que d’affaires de coeur.
Mais vous qui mieux qu’Ame qui vive
Savez charmer en racontant,
Et dont l’expression est toujours si naïve,
Que l’on croit voir ce qu’on entend;
Qui savez que c’est la manière
Dont quelque chose est inventé,
Qui beaucoup plus que la matière
De tout Récit fait la beauté,
Vous aimerez ma fable et sa moralité;
J’en ai, j’ose le dire, une assurance entière.

Il était une fois un pauvre Bûcheron
Qui las de sa pénible vie,
Avait, disait-il, grande envie
De s’aller reposer aux bords de l’Achéron:
Représentant, dans sa douleur profonde,
Que depuis qu’il était au monde,
Le Ciel cruel n’avait jamais
Voulu remplir un seul de ses souhaits.

Un jour que, dans le Bois, il se mit à se plaindre,
A lui, la foudre en main, Jupiter s’apparut.
On aurait peine à bien dépeindre
La peur que le bonhomme en eut.
“Je ne veux rien, dit-il, en se jetant par terre,
Point de souhaits, point de Tonnerre,
Seigneur, demeurons but à but.

- Cesse d’avoir aucune crainte;
Je viens, dit Jupiter, touché de ta complainte,
Te faire voir le tort que tu me fais.
Ecoute donc. Je te promets,
Moi qui du monde entier suis le souverain maître,
D’exaucer pleinement les trois premiers souhaits
Que tu voudras former sur quoi que ce puisse être.
Vois ce qui peut te rendre heureux,
Vois ce qui peut te satisfaire;
Et comme ton bonheur dépend tout de tes voeux,
Songes-y bien avant que de les faire.”
A ces mots Jupiter dans les Cieux remonta,
Et le gai Bûcheron, embrassant sa falourde,
Pour retourner chez lui sur son dos la jeta.
Cette charge jamais ne lui parut moins lourde.
“Il ne faut pas, disait-il en trottant,
Dans tout ceci, rien faire à la légère;
Il faut, le cas est important,
En prendre avis de notre ménagère.
Çà, dit-il, en entrant sous son toit de fougère,
Faisons, Fanchon, grand feu, grand chère,
Nous sommes riches à jamais,
Et nous n’avons qu’à faire des souhaits.”
Là-dessus tout au long le fait il lui raconte.
A ce récit, l’Epouse vive et prompte
Forma dans son esprit mille vastes projets;
Mais considérant l’importance
De s’y conduire avec prudence:
“Blaise, mon cher ami, dit-elle à son époux,
Ne gâtons rien par notre impatience;
Examinons bien entre nous
Ce qu’il faut faire en pareille occurrence;
Remettons à demain notre premier souhait
Et consultons notre chevet.
- Je l’entends bien ainsi, dit le bonhomme Blaise;
Mais va tirer du vin derrière ces fagots.”
A son retour il but, et goûtant à son aise
Près d’un grand feu la douceur du repos,
Il dit, en s’appuyant sur le dos de sa chaise:
“Pendant que nous avons une si bonne braise,
Qu’une aune de Boudin viendrait bien à propos!”
A peine acheva-t-il de prononcer ces mots,
Que sa femme aperçut, grandement étonnée,
Un Boudin fort long, qui partant
D’un des coins de la cheminée,
S’approchait d’elle en serpentant.
Elle fit un cri dans l’instant;
Mais jugeant que cette aventure
Avait pour cause le souhait
Que par bêtise toute pure
Son homme imprudent avait fait,
Il n’est point de pouille et d’injure
Que de dépit et de courroux
Elle ne dît au pauvre époux.
“Quand on peut, disait-elle, obtenir un Empire,
De l’or, des perles, des rubis,
Des diamants, de beaux habits,
Est-ce alors du Boudin qu’il faut que l’on désire?
- Eh bien, j’ai tort, dit-il, j’ai mal placé mon choix,
J’ai commis une faute énorme,
Je ferai mieux une autre fois.
- Bon, bon, dit-elle, attendez-moi sous l’orme,
Pour faire un tel souhait, il faut être bien bÅ“uf!”
L’époux plus d’une fois, emporté de colère,
Pensa faire tout bas le souhait d’être veuf,
Et peut-être, entre nous, ne pouvait-il mieux faire:
“Les hommes, disait-il, pour souffrir sont bien nés!
Peste soit du Boudin et du Boudin encore;
Plût à Dieu, maudite Pécore,
Qu’il te pendît au bout du nez!”

La prière aussitôt du Ciel fut écoutée,
Et dès que le Mari la parole lâcha,
Au nez de l’épouse irritée
L’aune de Boudin s’attacha.
Ce prodige imprévu grandement le fâcha.
Fanchon était jolie, elle avait bonne grâce,
Et pour dire sans fard la vérité du fait,
Cet ornement en cette place
Ne faisait pas un bon effet;
Si ce n’est qu’en pendant sur le bas du visage,
Il l’empêchait de parler aisément,
Pour un époux merveilleux avantage,
Et si grand qu’il pensa dans cet heureux moment
Ne souhaiter rien davantage.

“Je pourrais bien, disait-il à part soi,
Après un malheur si funeste,
Avec le souhait qui me reste,
Tout d’un plein saut me faire Roi.
Rien n’égale, il est vrai, la grandeur souveraine;
Mais encore faut-il songer
Comment serait faite la Reine,
Et dans quelle douleur ce serait la plonger
De l’aller placer sur un trône
Avec un nez plus long qu’une aune.
Il faut l’écouter sur cela,
Et qu’elle-même elle soit la maîtresse
De devenir une grande Princesse
En conservant l’horrible nez qu’elle a,
Ou de demeurer Bûcheronne
Avec un nez comme une autre personne,
Et tel qu’elle l’avait avant ce malheur-là.”

La chose bien examinée,
Quoiqu’elle sût d’un sceptre et la force et l’effet,
Et que, quand on est couronnée,
On a toujours le nez bien fait;
Comme au désir de plaire il n’est rien qui ne cède,
Elle aima mieux garder son Bavolet
Que d’être Reine et d’être laide.

Ainsi le Bûcheron ne changea point d’état,
Ne devint point grand Potentat,
D’écus ne remplit point sa bourse,
Trop heureux d’employer le souhait qui restait,
Faible bonheur, pauvre ressource,
A remettre sa femme en l’état qu’elle était.

Bien est donc vrai qu’aux hommes misérables,
Aveugles, imprudents, inquiets, variables,
Pas n’appartient de faire des souhaits,
Et que peu d’entre eux sont capables
De bien user dons que le Ciel leur a faits.

La musique vient de Jamendo et de Magnatune

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Marie de France - Le Lai du Chèvrefeuille

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Il me plaît bien et j’ai envie
de vous conter la vraie histoire
du lai qu’on nomme chèvrefeuille
comme il fut fait, de quoi il parle.
Plusieurs me l’ont conté et dit
et je l’ai trouvé par écrit.
C’est sur Tristan et sur la reine
sur leur amour qui fut si fine,
qui leur valut tant de souffrance ;
pour en mourir un même jour.

Le roi Marc était en colère,
Contre son neveu, irrité ;
Il l’avait chassé de sa terre
pour la reine qu’il a aimée.
En sa contrée s’en est allé ;
en Southwales, où il est né.
Un an entier y demeura,
ne put revenir en arrière ;
mais lors il se mit en danger
de mort et de destruction.
Ne vous en émerveillez pas :
quiconque aime loyalement,
est très dolent et affligé,
loin de l’objet de son désir.

Tristan est dolent et pensif :
il a donc quitté son pays.
En Cornouaille alla tout droit,
là où la reine séjournait.
Dans la forêt, seul se cacha,
ne voulant pas que l’on le vît.
À la vêprée en est sorti,
quand il dut chercher un abri.
Chez des paysans, pauvres gens,
iI est hébergé pour la nuit.
Il leur a demandé nouvelles
du roi, comment il se portait.
Ils lui disent qu’ils ont ouï dire
que les barons sont conviés,
à Tintagel doivent venir,
le roi veut y tenir sa cour,
à Pentecôte y seront tous ;
il y aura de grandes fêtes,
et la reine avec lui sera.

Cela remplit Tristan de joie :
elle ne pourra y aller
sans qu’il puisse la voir passer.
Le jour où le roi est parti,
Tristan est au bois revenu
sur le chemin où il savait
que le cortège allait passer.
Il fend un bois de coudrier,
en deux, le taille tout carré.
Quand il paré ce bâton,
de son couteau écrit son nom.
Et si la reine l’aperçoit,
car elle y est très attentive,
Ce lui est déjà arrivé
et elle l’avait vu ainsi ;
de son ami bien connaîtra
le bâton quand elle verra.
Voici la somme de l’écrit
qu’il lui avait mandé ; il dit
qu’il avait été longtemps là,
à attendre et à séjourner
pour épier et pour savoir
comment il pourrait la revoir,
car ne pouvait vivre sans elle.
D’eux deux il était tout ainsi
comme il arrive au chèvrefeuille
qui au coudrier s’est lié :
quand il s’y est lacé et pris
et s’est mis autour de la tige,
ils peuvent bien durer ensemble ;
mais si l’on veut les séparer,
le coudrier meurt aussitôt,
le chèvrefeuille également.

« Belle amie, ainsi est de nous:
ni vous sans moi, ni moi sans vous ! »

La reine avança, chevauchant.
Elle regardait devant elle,
vit le bâton, bien l’aperçut,
toutes les lettres reconnut.
Aux chevaliers qui la guidaient,
et qui chevauchaient avec elle,
elle ordonna de s’arrêter.
Pour descendre et se reposer.
Ils ont exécuté son ordre.
Elle s’écarte de ses gens ;
elle a appelé sa servante,
Brenguein, qui était si loyale.
Du chemin un peu s’éloigna ;
et dans le bois trouva celui
qui l’aimait plus que tout au monde.
Ils se réjouissent d’être ensemble.
Lui peut lui parler à son aise,
elle lui dit tout son plaisir ;
puis elle lui montre comment
il aura le pardon du roi,
combien le roi avait souffert
de l’avoir ainsi ainsi exilé ;
il a suivi les médisants.
Puis elle quitte son ami ;
quand il fallut se séparer,
tous deux se mettent à pleurer.
Tristan en Galles retourna,
attendant le pardon du roi.

Et pour la joie qu’il avait eue
de revoir ainsi son amie
et pour ce qu’il avait écrit
pour se rappeler les paroles,
comme la reine l’avait dit,
Tristan, qui jouait bien la harpe,
en avait fait un nouveau lai.
En bref je vous le nommerai :
‘Gotelef’ l’appellent les Anglais,
et ‘Chèvrefeuille’ les Français.
Je vous ai dit la vérité
sur le lai qu’ici j’ai conté.

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La Rochefoucauld - Maximes et réflexions diverses

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Réflexions morales

Nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés

I
Ce que nous prenons pour des vertus n’est souvent qu’un assemblage de diverses actions et de divers intérêts que la fortune ou notre industrie savent arranger, et ce n’est pas toujours par valeur que les hommes sont vaillants et que les femmes sont chastes.
II
L’amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs.
III
Quelque découverte que l’on ait faite dans le pays de l’amour-propre, il y reste encore bien des terres inconnues.
IV
L’amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde.
V
La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous que la durée de notre vie.
VI
La passion fait souvent un fou du plus habile homme, et rend souvent les plus sots habiles.
VII
Ces grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux sont représentées par les politiques comme les effets des grands desseins, au lieu que ce sont d’ordinaire les effets de l’humeur et des passions. Ainsi la guerre d’Auguste et d’Antoine, qu’on rapporte à l’ambition qu’ils avaient de se rendre les maîtres du monde, n’était peut-être qu’un effet de jalousie.
VIII
Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours. Elles sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles, et l’homme le plus simple, qui a de la passion, persuade mieux que le plus éloquent qui n’en a point.
IX
Les passions ont une injustice et un propre intérêt, qui fait qu’il est dangereux de les suivre, et qu’on s’en doit défier, lors même qu’elles paraissent raisonnables.
X
Il y a dans le cœur humain une sorte de génération perpétuelle de passions; en sorte que la ruine de l’une est presque toujours l’établissement d’une autre.
XI
Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires : l’avarice produit quelquefois la prodigalité et la prodigalité l’avarice; on est souvent ferme par faiblesse, audacieux par timidité.
XII
Quelque soin que l’on prenne de couvrir ses passions par des apparences de piété et d’honneur, elles paraissent toujours au travers de ces voiles.
XIII
Notre amour-propre souffre plus impatiemment la condamnation de nos goûts que de nos opinions.
XIV
Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre le souvenir des bienfaits et des injures; ils haïssent même ceux qui les ont obligés, et cessent de haïr ceux qui leur ont fait des outrages. L’application à récompenser le bien, et à se venger du mal, leur paraît une servitude à laquelle ils ont peine de se soumettre.
XV
La clémence des princes n’est souvent qu’une politique pour gagner l’affection des peuples.
XVI
Cette clémence dont on fait une vertu se pratique tantôt par vanité, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et presque toujours par tous les trois ensemble.
XVII
La modération des personnes heureuses vient du calme que la bonne fortune donne à leur humeur.
XVIII
La modération est une crainte de tomber dans l’envie et dans le mépris que méritent ceux qui s’enivrent de leur bonheur; c’est une vaine ostentation de la force de notre esprit; et enfin la modération des hommes dans leur plus haute élévation est un désir de paraître plus grands que leur fortune.
XIX
Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui.
XX
La constance des sages n’est que l’art de renfermer leur agitation dans le coeur.
XXI
Ceux qu’on condamne au supplice affectent quelquefois une constance et un mépris de la mort qui n’est en effet que la crainte de l’envisager. De sorte qu’on peut dire que cette constance et ce mépris sont à leur esprit ce que le bandeau est à leurs yeux.
XXII
La philosophie triomphe aisément des maux passés et des maux à venir. Mais les maux présents triomphent d’elle.
XXIII
Peu de gens connaissent la mort. On ne la souffre pas ordinairement par résolution, mais par stupidité et par coutume; et la plupart des hommes meurent parce qu’on ne peut s’empêcher de mourir.
XXIV
Lorsque les grands hommes se laissent abattre par la longueur de leurs infortunes, ils font voir qu’ils ne les soutenaient que par la force de leur ambition, et non par celle de leur âme, et qu’à une grande vanité près les héros sont faits comme les autres hommes.
XXV
Il faut de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que la mauvaise.
XXVI
Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder fixement.
XXVII
On fait souvent vanité des passions même les plus criminelles; mais l’envie est une passion timide et honteuse que l’on n’ose jamais avouer.
XXVIII
La jalousie est en quelque manière juste et raisonnable, puisqu’elle ne tend qu’à conserver un bien qui nous appartient, ou que nous croyons nous appartenir; au lieu que l’envie est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autres.
XXIX
Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de haine que nos bonnes qualités.
XXX
Nous avons plus de force que de volonté; et c’est souvent pour nous excuser à nous-mêmes que nous nous imaginons que les choses sont impossibles.
XXXI
Si nous n’avions point de défauts, nous ne prendrions pas tant de plaisir à en remarquer dans les autres.
XXXII
La jalousie se nourrit dans les doutes, et elle devient fureur, ou elle finit, sitôt qu’on passe du doute à la certitude.
XXXIII
L’orgueil se dédommage toujours et ne perd rien lors même qu’il renonce à la vanité.
XXXIV
Si nous n’avions point d’orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres.
XXXV
L’orgueil est égal dans tous les hommes, et il n’y a de différence qu’aux moyens et à la manière de le mettre au jour.
XXXVI
Il semble que la nature, qui a si sagement disposé les organes de notre corps pour nous rendre heureux, nous ait aussi donné l’orgueil pour nous épargner la douleur de connaître nos imperfections.

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Pierre Dac - Un article de Wikipédia, l’encyclopédie libre

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Pierre Dac
Un article de Wikipédia, l’encyclopédie libre.

André Isaac dit Pierre Dac (né le 15 août 1893 à Châlons-sur-Marne et mort le 9 février 1975 à Paris) était un humoriste et comédien français.

Parcours

D’origine modeste, Pierre Dac vivra, après la « Grande guerre », de petits métiers sur le pavé parisien.

Dans les années 1930, il devient chansonnier au cabaret de la Lune rousse, à Montmartre; Sarvil lui écrit de nombreux textes pour ses spectacles.

En 1938, il fonde L’Os à Moelle, organe officiel des loufoques, une publication irrégulière et humoristique au nom inspiré par Rabelais et par son père boucher (le mot loufoque vient de l’argot des bouchers, le louchébem, et signifie fou).
Il a pour collaborateurs le chansonnier Robert Rocca, les dessinateurs Jean Effel, Moisan, etc.
Dès son premier numéro il annonce la constitution d’un « Ministère loufoque », dont les portefeuilles ont été distribués « au Poker Dice ». Ses petites annonces vendent de la pâte à noircir les tunnels, des porte-monnaie étanches pour argent liquide, des trous pour planter des arbres, etc.
Le monde de cette époque pratiquant un style différent de loufoquerie, le journal disparut en mai 1940.
Il reparaîtra épisodiquement, sous la férule du maître, vers 1965, avec des talents nouveaux comme René Goscinny (Les aventures du facteur Rhésus) et Jean Yanne (Les romanciers savent plus causer français en écrivant).

Devenu l’humoriste des émissions en français de Radio Londres à partir de 1943, il y parodie des chansons à la mode pour brocarder le gouvernement de Vichy. On lui doit le slogan célèbre : « Radio Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand » sur l’air de la Cucaracha, chant révolutionnaire d’Amérique latine.
Lorsque, le 10 mai 1944, Philippe Henriot, sur Radio-Paris, s’en prend aux Juifs français réfugiés à Londres, pour qui la France ne compterait pas, Pierre Dac, dans un discours lapidaire, répond que son frère, décédé au front lors de la Première Guerre mondiale a bien sur sa tombe l’inscription « mort pour la France », alors que sur celle de Philippe Henriot on écrirait « mort pour Hitler, fusillé par les Français ». Cette réponse fut prémonitoire : Henriot sera abattu par la résistance 15 jours plus tard.

Après la guerre, il forme avec Francis Blanche un duo auquel on doit de nombreux sketches (dont l’hilarant Sar Rabindranath Duval, et un feuilleton radiophonique, diffusé de 1956 à 1960 sur Europe 1, Signé Furax auquel la France entière est suspendue. Plus tard, entre 1965 et 1974, en compagnie de Louis Rognoni, Pierre Dac crée la série Bons baisers de partout (740 épisodes), une hilarante parodie des séries d’espionnage des années 1960, diffusée sur France Inter.

Il a été surnommé par certains le « Roi des Loufoques », par son aptitude à traquer et créer l’absurde à partir du réel. Son texte Le biglotron fut souvent cité par les amateurs de dépédantisation. Une de ses inventions majeures, le Schmilblick, « ne sert absolument à rien et peut donc servir à tout. Il est rigoureusement intégral ! ». Le mot Schmilblick sera repris par Guy Lux pour un jeu télévisé, puis par Coluche pour une parodie de ce jeu restée célèbre.

En 1965, il se déclare candidat à la présidentielle de 1965, soutenu par le MOU (Mouvement ondulatoire unifié). A la demande de l’Élysée, l’ancien résistant renonce et abandonne sa campagne.

Malgré le succès, Pierre Dac était resté un homme modeste, presque effacé. Il est mort dans la plus grande discrétion. La mort, avait-il dit, c’est un manque de savoir-vivre.

Citations

Quelques-unes de ses citations :

* Né à Delhi, de petite taille et d’un caractère paisible, c’était un nain doux.
* Ô lac! Suspends ton vol et me donne un baiser. ( Lamartine cité de mémoire )
* Le Sar dine à l’huile. (Cf. sketch cité plus haut)
* Celui que la fumée n’empêche pas de tousser et que la toux n’empêche pas de fumer a droit à la gratitude de la Régie française des Tabacs.
* Il est démocratiquement impensable qu’en république il y ait encore trop de gens qui se foutent royalement de tout.
* Si la fortune vient en dormant, ça n’empêche pas les emmerdements de venir au réveil.
* La constipation, c’est quand la matière fait cale.
* Ceux qui pensent à tout n’oublient rien et ceux qui ne pensent à rien font de même puisque ne pensant à rien ils n’ont rien à oublier.
* Le sarcastique et prophétique proverbe qui dit : « Rira bien qui rira le dernier » gagnerait à être ainsi modifié : « Quand celui qui rit le dernier a bien fini de rire, personne ne rigole plus ».
* Quand on ne travaillera plus les lendemains de jours de repos, la fatigue sera enfin vaincue.
* Psychanalyse : Il faut tuer le père, mais on ne doit pas piétiner le cadavre.
* Parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs de ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir.
* Entre une semelle de crêpe et un double-crème il n’y a que la différence qui existe entre les choses qui n’ont aucun rapport entre elles.
* L’orgue de Barbarie est à la figue du même nom ce que la trompette bouchée est au cidre.
* Rien de ce qui est fini n’est jamais complètement achevé tant que tout ce qui est commencé n’est pas totalement terminé.
* Tranquillement suspendu la tête en bas au fond de la grotte, un chauve sourit. (note manuscrite non utilisée)
* Ce n’est pas parce que l’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule.

et, pour conclure :

* Avec le mot « si » on peut faire tout ce qu’on ne peut pas faire.

Proposition de publicité (non retenue)

* De la pomme au rectum, un seul savon, CADUM.

Bibliographie

* Arrière-pensées et maximes inédites
* Essais, maximes et conférences
* Les meilleures petites annonces de l’Os à moelle
* Les Pensées
* Du côté d’ailleurs…
* … et réciproquement

signe_furax.jpg

* Une partie des épisodes de Signé Furax ont été repris en CD : Le Boudin sacré, Le Gruyère qui tue et La Lumière qui éteint chez EPM.

Ponctuations musicales : Orchestre symphonique de Fulda

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1 commentaire 22 mai 2007

La Fontaine - Les deux Amis

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Deux vrais amis vivaient au Monomotapa ;
L’un ne possédait rien qui n’appartînt à l’autre.
Les amis de ce pays-là
Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.
Une nuit que chacun s’occupait au sommeil,
Et mettait à profit l’absence du soleil,
Un de nos deux amis sort du lit en alarme ;
Il court chez son intime, éveille les valets
Morphée avait touché le seuil de ce palais.
L’ami couché s’étonne, il prend sa bourse, il s’arme,
Vient trouver l’autre et dit : Il vous arrive peu
De courir quand on dort ; vous me paraissiez homme
À mieux user du temps destiné pour le somme :
N’auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ?
En voici. S’il vous est venu quelque querelle,
J’ai mon épée ; allons. Vous ennuyez-vous point
De coucher toujours seul ? Une esclave assez belle
Était à mes côtés : voulez-vous qu’on l’appelle ?
Non, dit l’ami ; ce n’est ni l’un ni l’autre point :
Je vous rends grâce de ce zèle.
Vous m’êtes, en dormant, un peu triste apparu :
J’ai craint qu’il ne fût vrai ; je suis vite accouru.
Ce maudit songe en est la cause.
Qui d’eux aimait le mieux ? Que t’en semble, lecteur ?
Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.
Qu’un ami véritable est une douce chose !
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même :
Un songe, un rien, tout lui fait peur,
Quand il s’agit de ce qu’il aime.

Jean de La Fontaine, livre VIII, fable 11

Introduction musicale : toccata de Farina par les Filles de Sainte-Colombe. Enregistrement disponible à Magnatune.

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Ajouter un commentaire 12 mai 2007

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